19.11.2008
Homélie du 34e dimanche ordinaire A
Homélie 34e dimanche ordinaire A, Christ Roi
Ez 34, 11-12, 15-17 ; 1 Co 15, 20-26.28 ; Mt 25, 31-46
Rappelez-vous le film de Danis Tanovic : "L’enfer". Un enfer sur terre. Avec un casting d’enfer, dont Marie Gillain et Emmanuelle Béart. Un critique le décrivait plein de symbolismes. D’ailleurs, Satan, l’Enfer et leurs horreurs, refont surface. De nombreux collégien(ne)s se laissent même séduire par la mouvance satano-gothique musicale et vestimentaire, mais qui véhicule aussi des idées mortifères.
Parmi des œuvres byzantines séculaires, on voit également l’archange Michel pesant les âmes des défunts sur une balance. Tandis qu’un horrible démon tente de la faire pencher de son côté. Aux tympans de la cathédrale d’Autun, on découvre les damnés, entassés dans un chaudron, et un diable qui les pousse de sa fourche vers l’huile bouillante. Des scènes inspirées par des textes de l’Apocalypse, provenant eux-mêmes du livre de Daniel, deux siècles plus vieux, à une époque de persécution, de détresse, et donc d’horreur.
Jésus et les évangélistes ont évidemment utilisé images et traditions de leur culture. Ils se sont notamment inspirés d’Ezéchiel, qui, six siècles plus tôt, avait connu l’exil à Babylone. A cette époque, les rois des peuples nomades étaient considérés comme des bergers. Ezéchiel a connu de très mauvais pasteurs, qui ont conduit leur pays à la ruine. Une royauté guerrière. Les brebis ont été malmenées, dépouillées, amenées en captivité ou condamnées à fuir. Comme aujourd’hui, il y a des millions d’immigrés traumatisés, sans papiers, ni argent, ni abris.
Mais que faire ? Susciter un autre esprit. Changer de régime. D’où, l’avertissement du prophète : " Maintenant, dit le Seigneur, j’ irai moi-même à la recherche de mes brebis, et je veillerai sur elles ". Non pas pour remplacer les gouvernements en place, mais pour établir entre Dieu et ses enfants des relations de service et d’amour, de justice et de paix, de tendresse et de sollicitude. Pour le prophète, le vrai pouvoir se traduit en service. D’abord, pour les plus faibles. Plus tard, on dira que la royauté de Dieu s’incarne en Jésus Christ par des gestes expressifs, tel celui du lavement des pieds.
C’est ce que nous retrouvons dans la fresque du " Jugement universel ", brossée par Matthieu.
Nous serons jugés. Nous le sommes même chaque jour, sur le service d’amour vrai, rendu à nos semblables, dont les plus vulnérables et les plus délaissés. Mais Matthieu ne s’adresse plus au public d’Ezéchiel, ni à celui de Jésus. Nous sommes dans les premiers temps de l’Eglise. Les chrétiens attendent le retour du Christ. C’est pour très bientôt. Demain peut-être. Donc, plus la peine de chercher du travail, ni de se marier, ni de faire des projets. D’où, la tentation pour certains de se croiser les bras en attendant, sans rien faire. Conséquence ? On se désintéresse des problèmes concrets de la vie courante, personnelle, sociale, culturelle ou politique. Au risque de se contenter d’une spiritualité désincarnée et passive. Réactions de Matthieu et de Paul : De grâce, réveillez-vous, revenez sur terre ! Et regardez bien autour de vous.
Oui, le Christ reviendra. A la fin des temps. Mais il est toujours présent. On peut même le croiser sans pour autant le voir, surtout parmi les petits, les souffrants, les marginalisés. Et c’est chaque jour que le Christ est témoin et juge de nos comportements vis-à-vis d’autrui, proche ou lointain. Notamment, mais pas seulement, ceux et celles qui souffrent de la faim, de l’injustice, de la solitude ou de la prison, de la haine, de la maladie, du refus de pardon, du mépris ou de l’intolérance. Le Christ se reconnaît en eux. Tout ce qui est fait ou pas à leur égard, le touche donc personnellement.
N’allons pas croire pour autant que les brebis représentent les bons juifs ou les bons chrétiens, tandis que les boucs seraient païens, incroyants et membres d’autres religions. La distinction se fait avec d’autres critères. Il ne suffit pas de proclamer sa foi au Christ, ni de l’adorer dans un ostensoir d’or. Le visage de Dieu se découvre aussi dans celui de tous nos prochains, et dans bien des endroits où on ne le cherche guère. Or, n’importe qui peut servir le Seigneur sans même connaître son nom. Le premier temple de Dieu, c’est l’humanité souffrante. D’où l’importance des actions humanitaires et des comportements ordinaires qui, de fait, révèlent l'Evangile. Accomplir ces gestes, c'est être vraiment dans le réel, dans la vie, pour y rester définitivement. Par contre, les omettre c'est, d'une certaine manière, comme l'écrivait un moine, "manquer le train et risquer de ne jamais arriver à destination".
Lors d’un congrès eucharistique sur le thème "Pain rompu pour un monde nouveau", Helder Camara expliquait qu’il existe un lien très fort entre l’eucharistie et la construction d’un monde meilleur. Il prit l’exemple d’un sacrilège : Tabernacle fracturé, ciboire renversé, hosties jetées dans la boue. Lors d’une célébration de réparation, il dit aux paroissiens : "Frères et sœurs, nous sommes aveugles. La découverte des hosties dans la boue nous a bouleversés, alors que chez nous le Christ dans la boue est un phénomène quotidien. C’est tous les jours que nous le rencontrons dans les taudis qui n’ont plus rien d’humain. Présent dans l’eucharistie, le Christ connaît une autre présence réelle. Dans la misère humaine"… C’est ce que vient de nous rappeler l’évangile.
Il nous reste maintenant à ruminer la leçon.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:28 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : enfer, satan, humanitaire, christ, roi, présence réelle
11.11.2008
Homélie du 33e dimanche ordinaire A
Homélie 33e dimanche ordinaire A
Pr 31, 10-13. 19-20.30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Parlons d’un sujet qui nous tient à cœur : celui du portefeuille, du capital et des intérêts. Jésus s’est servi lui-même de ce thème pour nous sensibiliser à l’une des exigences fondamentales du Royaume de Dieu : la responsabilité du rendement "évangélique". Ainsi, tout le monde sait que l’argent bien placé rapporte, que l’argent se loue, et qu’enfouir son capital dans un bas de laine est un placement mort. Nous sommes donc assez habiles et motivés pour rechercher le top rendement, des placements sûrs et performants. Ah, si les enfants de la lumière pouvaient en faire autant avec les valeurs du Royaume de Dieu, nous dit Jésus.
Les trois textes bibliques de ce jour veulent nous en convaincre. Tout est axé sur le capital et les intérêts, l’initiative et le rendement, la responsabilité et la vigilance.
Voyons d’abord le portrait de la femme du livre des Proverbes. Un top modèle. Non pas à la manière de Miss Belgique, mais conforme aux canons du modèle chrétien présenté par saint Paul : Parfaitement éveillé et constamment vigilant. La femme qui nous est présentée est une personne de confiance, prompte à l’initiative et toujours efficace. Elle n’est pas seulement active, mais elle gère ses activités de sa propre initiative et n’est pas pour autant étrangère aux Sainte Ecritures qu’elle cite même volontiers et à bon escient.
C’est une femme de prévision, qui marche d’un pas ferme et résolu sur la route étroite, semée de cailloux et d’épines, qui la conduit à la rencontre du Seigneur. Une personne responsable, à la fois totalement fidèle au présent pour l’assumer, et en même temps tendue vers l’avenir et l’ultime rendez-vous. Car l’éternité commence aujourd’hui.
La parabole de l’évangile s’inscrit dans la même dynamique. Le chrétien est un être responsable, l’esprit constamment en éveil. Chaque chrétien en particulier, et la communauté d’Eglise dans son ensemble, dépendent d’un patron, qui est aussi un ami, et qui leur fait totalement confiance. A vous de jouer !
Peu importe d’ailleurs le nombre de "talents" que chacun reçoit. Mais le talent, au temps de Jésus, est l’équivalent de 34 kg d’or ou d’argent. Autrement dit, un salaire de six mille journées de travail, c’est-à-dire 160 ans. Mais l’évangile n’offre pas de conseils pour les placements d’argent.
Ce qu’il faut épingler ici, c’est la réponse de confiance du bénéficiaire à la totale confiance du donateur. Ce qui importe ensuite, c’est de transformer les capitaux reçus en capitaux productifs. Il s’agit donc de prendre des initiatives, et même des risques, pour faire fructifier les dépôts en visant toujours au meilleur rendement. Donc, pas question d’être insouciant, ni d’être paralysé par la peur des ennuis et l’obsession de la sécurité.
Voyez les deux premiers serviteurs : Dynamisés par la confiance, ils se mettent aussitôt à faire valoir les talents, jusqu’à doubler la mise. Comblés par le dynamisme même de leur responsabilité assumée au jour le jour, ils ne craignent pas du tout le retour imprévu de leur patron, de leur ami. Puisqu’ils tiennent constamment à sa disposition le capital confié, augmenté des intérêts accumulés.
Le troisième, aussi peureux que paresseux et soupçonneux, n’a rien compris à la confiance et à l’amitié de son maître. Il l’a pris pour un homme dur, intéressé et injuste. En se contentant de le conserver, il a trahi la confiance de son employeur et commis une injustice à son égard.
Finalement, au-delà des images et des comparaisons, quels sont ces dons, ces talents qui nous sont confiés pour les faire fructifier. On songe spontanément à nos dons naturels, aux dons acquis par la compétence. Mais la parabole ne semble pas centrée essentiellement là dessus. Le talent, c’est d’abord le "don de l’Esprit" : la Parole de Dieu, le don de la foi, l’espérance et l’amour. Or, pour qu’ils produisent du fruit, il ne faut pas adopter les règles de l’économie humaine, qui enseigne que pour s’enrichir, il faut amasser et placer intelligemment.
Au contraire, pour que la Parole de Dieu produise des intérêts, elle doit être distribuée, partagée. Pour garder et rayonner les grandes valeurs chrétiennes, il faut en vivre, en témoigner. Pour sauver sa vie, il faut la donner. "La prudence est belle, mais pas en pantoufles". Il s’agit donc de prendre des initiatives, d’être et de demeurer entreprenant, d’oser innover et même de prendre des risques.
A n’en pas douter, le mauvais intendant, c’est celui qui a enfoui son talent. Or, ce talent, la Parole de Jésus et son esprit, nous sont confiés. L’Eglise aussi. Et même la Création tout entière. Nous avons tous et chacun notre petite part de responsabilité dans nos tâches terrestres, si humbles et modestes soient-elles. Ne faisons donc pas de la Bonne Nouvelle de l’Evangile un dépôt mort et enterré, ou simplement conservé. Autrement dit : momifié. Alors que nous sommes tous ensemble et personnellement responsables d’un capital à faire fructifier.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:23 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : capital, intérêt, initiative, rendement, responsabilité, vigilance, argent
22.10.2008
Homélie du 30e dimanche ordinaire A
Homélie du 30e dimanche ordinaire A
Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40Une question peut paraître simple, mais la réponse ne l'est pas nécessairement. Rappelez-vous celle posée à Jésus par un jeune homme riche : "Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?". - Et bien, garde les commandements. - Mais lesquels ?, réplique le jeune homme. Et Jésus lui en cite six, en commençant par l'interdit du meurtre et en terminant par : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même"
Pour les experts de la Loi qui veulent piéger Jésus, la question est différente. Il s’agit de savoir quel est l'essentiel de la vie, le plus grand des commandements de la Loi. Ce qui, à l’époque, faisait l’objet de nombreuses discussions qui s’envenimaient en querelles d’écoles et d’interprétation. Pourquoi ? Parce que dans la Bible, les dix commandements ne se présentent pas en dix lignes, comme jadis dans notre petit catéchisme. Ils ont été détaillés, précisés, et donc gonflés par des prescriptions légales, sociales, rituelles et dévotionnelles.
Chez les Hébreux, les dix commandements, ou plus exactement les dix paroles, ont finalement été fixées à 613 commandements, dont 248 positifs et 365 négatifs. Au risque de noyer les commandements les plus essentiels sous un déluge d’obligations secondaires, ou même tout à fait marginales.
Par exemple, le premier des 248 commandements positifs, c’est de croire en l’existence de Dieu. Et le deuxième : d’affirmer son unité. D’où, négativement : 1. L’interdiction de croire en d’autres dieux ; 2. De faire une idole sculptée. Mais interdiction aussi, au numéro 4 de sculpter la statue d’un être humain. Même dans un but esthétique, pas d’images, pas de représentations de Dieu.
C’est un commandement positif, au numéro 80, de payer une offrande pour un garçon premier né. Et le numéro 81 lui est semblable, mais contrairement à ce que vous pouvez penser, ce n’est pas une offrande pour la première fille, mais pour le premier né de l’âne. Cet animal étant, faut-il le préciser, le plus précieux et le plus utile à l’époque.
Aimer son prochain, aimer l’étranger, sont les commandements positifs situés en 206e et 207e position. Au numéro 39, la Loi interdit à une femme de porter des vêtements d’hommes. Et la 40e prescription interdit à un homme de porter des vêtements de femmes. Comme dans toutes les religions, on mêle aisément les habitudes, et même les modes d’ordre culturel, avec des exigences religieuses.
Jésus, lui, ne va pas s’enliser dans les discussions habituelles où l’on coupe les cheveux en quatre. Il va tout simplement rappeler à ce docteur de la Loi le texte primitif du premier grand commandement. D’ailleurs, ils le connaissent très bien, puisqu’il fait partie de la prière que tout juif adulte et de sexe masculin est tenu de réciter deux fois par jour, "en se couchant et en se levant". Aujourd’hui encore. "Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu. L’Eternel est Un... Sh’ma Israël... ".
Ce que Jésus y ajoute aussitôt, c’est le précepte de l’amour du prochain, qu’il présente comme "semblable au premier". Deux inséparables. Ce qui est une innovation et une surprise. Dans l’Ancien Testament, en effet, le deuxième est énoncé séparément et noyé dans un ensemble très complexe. Bien que déjà certains grands maîtres pharisiens enseignaient comme Règle d’or : "Ce que tu n’aimes pas qu’on te fasse, ne le fais pas à ton prochain. Telle est toute la Tora, la Loi. Le reste n’est que commentaire."
Jésus va encore plus loin. Depuis lors, le test absolu de nos relations avec Dieu, c’est notre comportement envers nos frères et sœurs humains. Il n’y en a pas d’autre. L’apôtre Jean traduira : "Comment dire que j’aime Dieu que je ne vois pas, alors que je n’aime pas mon frère que je vois" (1 Jn 4, 20).
Il suffit donc d’aimer, dira-t-on. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement face à tous les défis contemporains : Emigration, chômage, famine, violence, injustice. Il ne suffit pas de proclamer de beaux principes ni d’utiliser des formules émouvantes. La pratique, inséparable du double commandement, vise la conversion du coeur, parce que c’est là que naissent et s’enracinent la plupart des maux, tels que l’exploitation des faibles, l’abus de pouvoir, les taux usuraires, les chantages. Et tant de formes de violences physiques, verbales, psychologiques, et les violences économiques, si nombreuses et dévastatrices aujourd’hui.
C’est le cœur converti qui inspire les initiatives et les actions humaines pour en développer la fécondité, l’efficacité et le rayonnement. C’est ainsi que l’amour de Dieu et du prochain rejoint la justice, en même temps que l’action sociale et politique dans laquelle il s’incarne et leur fait porter du fruit. Voyez ces vieux textes de la première lecture. Ils nous plongent d’emblée dans notre propre actualité en évoquant le problème de l’émigration et ses tragiques conséquences : " Tu ne maltraiteras point l’immigré qui vit chez toi. Tu ne l’opprimeras pas. Car vous avez été vous-mêmes en Egypte. Ne l’oubliez pas ". Et qui oserait jurer aujourd’hui que nous ne seront pas les immigrés de demain ?
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
19:00 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : commandement, loi, amour, Dieu, prochain, immigré
15.10.2008
Homélie du 29e dimanche ordinaire A
Homélie du 29e dimanche ordinaire A
Is 45, 1, 4-6a ; 1 Th 1 1-5 ; Mt 22, 15-21
Laissez-moi vous offrir un instant de "téléfiction", du genre magazine "Controverses"… Nous sommes dans le studio d'une chaîne privée. Un journaliste, étiqueté agnostique et anticlérical de surcroît, a invité un éminent cardinal venu de l'étranger pour le mettre sur la sellette et lui tendre un piège.
Première question : Monsieur le cardinal, un chrétien digne de ce nom, citoyen de votre très catholique nation, doit-il oui ou non payer scrupuleusement ses impôts à un gouvernement d'occupation militaire, athée, et dont le président se prend pour Dieu lui-même ?
Réponse : Monsieur, il ne faut pas mêler les torchons et les serviettes. Payer l'impôt n'est pas adorer un président ni un roi ni un empereur. Ni lui vendre son âme, ni cautionner tout ce qu'il fait. Ce qui est à rendre à Dieu, ce n'est pas de l'or ou de l'argent, mais l'appeler Père, accueillir sa Parole, reconnaître que nous sommes ses enfants et tâcher de vivre ensemble.
Deuxième question : Vous acceptez donc de remplir les caisses de l'ennemi de votre patrie et de votre foi ?
Réponse : Mon fils, quand on bénéficie des services, des avantages, des équipements collectifs, il est évident que chacun doit payer sa quote-part. C'est un aspect et un devoir de la solidarité entre les citoyens. Ce n'est pas pour autant approuver les décisions politiques. Et nous ne réclamons pas le moindre pouvoir politique.
Posées à Jésus en son temps, ces questions constituaient pour lui un piège redoutable. Il était, en effet, confronté à des partis religieux, dont les uns courtisaient l'occupant pour en tirer profit. D'autre s'y opposaient, au nom d'un nationalisme militant et même fanatique. Nous sommes dans un contexte de tensions politico-religieuses.
La réponse donnée reste, par contre, toujours d'actualité, quelle que soit la situation politique et religieuse du moment : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". Et à chacun aussi ce qui lui revient, peut-on ajouter.
Il s'agit donc plus largement des relations entre foi et politique, entre le Royaume de Dieu et la cité terrestre. Des relations nécessaires, indispensables, incontournables, puisque le Royaume de Dieu est semé, vit, germe et se développe au sein même de la société et non pas au-dessus ni à côté. Il s'y incarne comme une force d'amour, de justice et de paix. Un ferment spirituel.
Jésus n'a jamais pour autant invoqué ni réclamé le moindre pouvoir politique. L'Evangile ne propose pas de programme ni de technique, encore moins de recettes, pour organiser la vie des hommes et des femmes en société. Il ne canonise ni ne satanise aucun parti politique. Il n'est ni de droite ni de gauche. Pas même du centre. Par contre, la mission des chrétiens, c'est d'être dans tous les secteurs de la vie terrestre, et donc dans le parti politique de leur choix réfléchi, des témoins et des défenseurs de valeurs qui soient capables de réaliser pleinement "une société digne de l'être humain", et donc digne de Dieu.
Car Dieu est présent partout où se joue tant soit peu le respect de la personne humaine. Encore faut-il, au-delà des valeurs, au-delà des principes, chercher avec d'autres comment les respecter et les vivre dans la mouvance de situations nouvelles, souvent inédites.
C'est ce que chacun prouve quand il exerce ses droits et ses devoirs de citoyen, en attirant l'attention sur les valeurs évangéliques, et donc intensément humaines, à défendre, quel que soit son choix politique particulier. Ce n'est pas pour autant le monopole des croyants.
Le livre d'Isaïe a évoqué le païen Cyrus, roi des Mèdes et des Perses. Doté d'une grande intelligence politique, il s'est révélé un vrai libérateur, dont celui du peuple juif opprimé par Babylone. Dans toutes ses conquêtes, il semble s'être révélé comme un modèle de tolérance, soucieux de progrès économique et social. Ce qui a fait dire aux auteurs bibliques que des dirigeants politiques peuvent devenir des instruments providentiels. Le doigt de Dieu. Les signes des temps, traduira Vatican II, sont aussi des signes de Dieu.
A l'époque de Jésus, tous les partis pratiquaient l'amalgame entre le politique et le religieux. Il a rendu à la vie politique une légitime autonomie. Il a désacralisé la Terre Sainte et dépolitisé la fidélité de Dieu à son peuple.
Au cours de l'histoire, il est certes arrivé aux chrétiens de négliger, mépriser, combattre, surestimer ou sacraliser la politique. Il s'agit à présent de lui reconnaître toute la place que Jésus lui assigne. Or, aujourd'hui plus que jamais, l'action politique exerce une influence considérable à tous les niveaux et dans tous les domaines : justice sociale, aide aux plus pauvres, réconciliation des peuples, recherche de la paix. Et le respect et l'amour du prochain constituent la pierre de touche de l'amour de Dieu.
Bienheureux donc les femmes et les hommes qui, à cause de leur foi, prennent au sérieux leurs responsabilités citoyennes, et même s'engagent dans la politique. Car c'est une noble mission que de contribuer à bâtir une société digne de l'être humain, et par le fait même digne de Dieu.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
18:50 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : impôts, quote-part, solidarité, citoyen, César, Dieu, valeurs
08.10.2008
Homélie du 28e dimanche ordinaire A
Homélie du 28e dimanche ordinaire A
Is 25, 6-9 ; Ph 4, 12-14, 19-20 ; Mt 22, 1-14
Jamais deux sans trois ! Après la parabole des deux fils, puis l'allégorie des vignerons homicides, voici un troisième récit très imagé pour nous faire comprendre à quoi ressemble le Royaume des cieux. Contrairement aux précédents, l'histoire commence ici dans la joie et les chants : caviar, homard et champagne ! Le Royaume des cieux qui nous est promis dans l'au-delà, dans la mesure où nous commençons à le bâtir dès ici-bas, est comparable à un grand banquet de noces. Des noces royales. Mais si le récit commence très bien, il se termine très mal, dans les pleurs et les grincements de dents.
Comme les deux précédentes, cette parabole est de type polémique. Elle s'adresse aux mêmes auditeurs, c'est-à-dire l'élite religieuse, les membres des familles sacerdotales, les très pieux pharisiens, et plus globalement, ceux que l'on appelle, en tous temps et dans toutes les religions, les "bien-pensants".
Ce que Jésus leur reproche, c'est d'avoir accaparé à leur profit la Loi et le Temple, de se comporter en propriétaires de Dieu, d'avoir sacralisé la lettre et les traditions toutes humaines.
Plus largement, il est reproché au peuple saint son esprit de ghetto, de droits acquis et de privilèges, sa volonté de monopoliser le salut en refusant de le faire partager à tous les peuples de toutes races et langues.
Il lui est surtout reproché d'avoir refusé d'écouter l'enseignement, régulièrement répété par les prophètes, de revenir à l'essentiel, à l'esprit de la Loi, de s'astreindre à des examens de conscience et aux conversions qui s'imposent. Il lui est reproché non seulement d'avoir malmené les prophètes et même de s'y être opposés, mais aussi d'en avoir tué plus d'un, au nom même de la foi, de la Loi et de la fidélité à Dieu. Et Jésus fait remarquer qu'ils sont en train de le traiter exactement de la même manière.
Les paraboles tentent de leur faire comprendre aussi, non seulement que Dieu est infiniment patient, qu'ils sont certes les premiers invités, mais qu'ils ne sont pas les seuls fils et filles de Dieu, et qu'il ne suffit pas d'être circoncis selon la chair, ou d'être inscrit comme membre au club des sauvés, pour être sauvés.
S'ils s'entêtent, ils perdront tout. Et ce sont ceux et celles qu'ils considéraient comme païens, étrangers, incroyants, mal-croyants et impurs, qui prendront les premières places.
Même problème à l'époque où Matthieu s'adresse non plus à l'élite religieuse, mais aux premières communautés chrétiennes. Certains, venus du judaïsme, ont dit "oui" à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et se sont faits baptiser. En même temps, et en contradiction flagrante avec l'Evangile, ils contestent et refusent l'accueil fait aux païens. Ce qu'ils voudraient, c'est qu'on leur impose la circoncision, les règles et coutumes traditionnelles du peuple élu.
Jésus avait brisé le ghetto, délivré l'esprit du carcan de la lettre, ouvert portes et fenêtres, offert le salut à tous. Et voici que, quelques années après sa mort et sa résurrection, des chrétiens cette fois retombent dans l'ornière, tentent de fermer les portes et refusent d'écouter ces nouveaux prophètes que sont les apôtres.
Cette tentation et ce drame sont de toutes les époques. Aujourd'hui encore, des prophètes, qui retournent aux sources de l'Evangile et à son esprit, sont malmenés, dénoncés aux autorités religieuses et même aux autorités civiles, écartés, condamnés, parfois même emprisonnés, quelquefois assassinés…
Mais il y a aussi nos refus et nos indifférences dans la vie quotidienne, au Christ qui tant de fois nous invite à purifier nos points de vue ou nos intentions, à passer de la rancune au pardon, à répondre à des appels au secours, à éclairer et à approfondir notre foi, à lutter pour la justice et la paix. Et que d'excuses toujours valables pour nous dérober : l'impératif des affaires, la nécessité de gagner davantage, les devoirs mondains, etc. Sans parler de l'opposition au prophète qui mettrait tant soit peu en cause des privilèges et des injustices de classes, les sécurités de certaines traditions religieuses et autres immobilismes rassurants. Toute invitation à la conversion, et donc au changement, nous gêne, nous heurte, et nous rend quelquefois agressifs.
Baptisés, croyants, pratiquants, souvent même engagés, nous constituons, selon les critères habituels, l'élite religieuse, avec la tentation toute naturelle de nous croire d'office du bon côté, de faire partie du bon troupeau, de bénéficier de certains privilèges et droits acquis…
Mais ce n'est pas tout. Le "oui" à l'accueil et à l'ouverture, ce n'est pas pour autant un "oui" au laxisme.
Pour entrer au banquet du Royaume, il n'y a certes point besoin de carte d'identité, ni de recommandation, et même pas de casier judiciaire vierge ou de mains propres. Une condition cependant : porter le vêtement de noces.
Un jour, à la sortie d'un office que j'avais célébré en ville, des amis m'ont invité à déjeuner à un mess d'officiers tout proche. Une heureuse et joyeuse surprise… Hélas, l'accès de la salle à manger m'a été refusé. Je portais un col roulé et la cravate était de rigueur… Explications et protestations n'ont servi à rien. Nous avons dû nous contenter d'un petit en-cas dans la salle du bar.
Mais il n'est pas ici question de cravate ou de tenue de soirée. Il s'agit de symbolisme biblique. Dépouillez-vous du vieil homme, dit Paul, et revêtez le Seigneur Jésus-Christ, l'homme nouveau : "Revêtez donc des sentiments de compassion et de bienveillance, d'humilité, de douceur et de patience. Pardonnez-vous mutuellement et, par-dessus tout, revêtez l'amour". Nous retrouvons l'essentiel du message évangélique. Et ce vêtement n'est le monopole de personne. Un vêtement à la portée de tous, de toutes les bourses, de toutes les classes, de toutes les races, et en toutes circonstances.
Heureux les invités au repas du Seigneur ! Mais plus exactement encore : Heureux ceux et celles qui ont revêtu le vêtement de noces. Car il ne sert à rien de vivre dans la communauté de l'Evangile ou d'être dans l'Eglise de Dieu, si on trahit son esprit, si on n'adopte pas ses mœurs.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
10:35 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parabole, royaume des cieux, noces, salut, vêtement, excuses, invité
01.10.2008
Homélie du 27e dimanche ordinaire A
Homélie 27e dimanche ordinaire A
Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Pour Jésus, la parabole est une manière d'expliquer, en termes simples et à travers des faits et des situations courantes très concrètes, des réalités souvent plus complexes ou d'ordre spirituel. Mais si les histoires sont simples et pleines de bon sens, notre capacité d'aveuglement est tellement grande qu'il nous est très souvent difficile d'en accepter la leçon ou les applications qui nous concernent directement.
Le chant de la vigne, que nous a offert Isaïe, est comme un chant d’amour que Dieu lui-même nous adresse. Tout comme la parabole de Jésus nous révèle la patience, la tendresse, la sollicitude, dont Dieu nous entoure. Non seulement en tant que personne, mais plus précisément comme communauté, comme Eglise. C’est l’aveu d’un amoureux de sa vigne. Il nous la confie pour la cultiver, l’arroser, la protéger, lui faire produire des raisins de qualité. Ce n’est pas un privilège dont nous pourrions nous gargariser, mais une mission qu’il s’agit d’accomplir. " C’est parce que je vous aime, nous dit le Seigneur, et que j’ai pleinement confiance en vous, que je vous confie ma vigne, pour qu’elle donne des fruits de première qualité. Et même en abondance.
Or, la poésie d’Isaïe et la parabole de Jésus se terminent en tragédie. Le grand amour chanté dans la première partie, devient douloureuse lamentation dans la seconde. Un amour déçu. Le Seigneur espérait des résultats, des fruits vermeils, juteux, légèrement sucrés. Et voilà qu’ils sont acides, et donc décevants. Il attendait des primeurs, et ne trouve que fruits dégénérés. Il comptait sur l’entraide et la justice. Il n’entend que les cris des opprimés. Le précieux vignoble n’a donné que du "raisin vert". Il n’y a plus qu’à détruire la clôture et laisser passants, bestiaux et autres animaux, piétiner le domaine lamentablement exploité.
Ce n’est pas tout. Isaïe prolonge le chant d’amour en six malédictions, qui expriment la déception du propriétaire, confronté à une gestion catastrophique et abus de biens sociaux, comme on dit aujourd’hui :
Malheur à vous, qui acquérez maison après maison et champ sur champ. Vous fréquentez les concerts de tambourins, harpes et cithares. Mais aux activités du Seigneur, on ne vous voit jamais.
Malheur à vous qui appelez le mal bien, et le bien mal, la nuit lumière, et la lumière ténèbres.
Malheur à vous qui êtes sages, avisés, intelligents, efficaces, mais seulement à vos propres yeux.
Malheur à vous qui prolongez les soirées en beuveries et qui, pour un pot de vin, acquittez le coupable ou frustrez l’innocent.
Et bien, si vous dédaignez l’enseignement du Tout Puissant, Moi je vous dis que la fleur de votre vie s’en ira comme une poussière.
La violence des reproches est à la mesure de la déception.
La parabole de Jésus n’est pas moins vigoureuse. Les fils et les filles de la maison, les choisis, les choyés, ne remplissent pas leur mission. Plus fort encore, ils maltraitent les employés du propriétaire. Et puis, c’est l’escalade. Jusqu’à l’assassinat du fils, pour tenter de capter l’héritage. En vain. Renversement de situation. La vigne sera confiée à d’autres. A ceux-là même que les premiers considéraient du haut de leur mépris. Des marginaux, des étrangers, des sans religion.
Nous préférons sans doute les louanges, les félicitations, les encouragements, aux reproches, aux douches froides, aux coups de fouet des prophètes en colère.
Mais quelles leçons en tirer aujourd’hui ? Prenons-en une :
L’amour, la bonté, la fraternité, sont justice et vérité. Mais cet amour n'est pas aveuglement et faiblesse, et cette bonté n'est pas mollesse, mais fermeté. Il ne suffit pas non plus que nous portions l'étiquette d'un label de qualité. Nous ne sommes pas dispensés de travail. Et le Père attend que nous portions du fruit. Du fruit de qualité. Le cri d’un amour déçu doit nous faire mesurer l’intensité de cet amour, nous réveiller, secouer notre torpeur. C'est une chance.
Si nous prenons la vigne dans son ensemble, la vigne de l'Eglise, celle de nos communautés locales, c'est le même problème. Ainsi, chaque eucharistie est une invitation à nous remettre en question, provoquer un examen de conscience, être convoqué à nouveau sur le chantier de la vigne, pour y réaliser mieux et davantage notre mission. La célébration sera alors réconciliation, renaissance, nouveau départ. Elle n'en sera que plus belle, plus vraie, plus joyeuse…
La vie et le dynamisme de l'Eglise dépendent aussi de nous tous.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
10:30 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parabole, vigne, communauté, mission, confiance, propriétaire, héritage
24.09.2008
Homélie du 26e dimanche ordinaire A
Homélie du 26e dimanche ordinaire A
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
L'enseignement à tirer des trois lectures de ce dimanche est clair. D'une part, dans le royaume de Dieu, nous sommes personnellement et collectivement responsables et solidaires. D'autre part, ce qui compte, ce ne sont pas les discours, ni les déclarations de principe, mais les actes. Ce ne sont pas les indignations, les générosités ou les réformes verbales, mais la mise en pratique. Ce que les prophètes ont toujours dénoncé et que Jésus reprend à son compte, c'est une foi de formules qui se traduit par une conduite de rites. Or, ce que Jésus nous enseigne, c'est une foi d'amour et une conduite en conformité avec le projet, avec le plan de Dieu.
En d'autres termes, il s'agit de mettre en pratique dans le concret de l'existence ce qui fait l'essentiel de la foi. Nous devons, comme nous le dit Paul, "adopter les sentiments et le comportement du Christ Jésus. "Que chacun ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres". Deux petites phrases de l'apôtre, qui sont énormes de conséquences.
Ces tensions entre le dire et le faire, entre la foi affirmée et la foi vécue, existent encore aujourd'hui. Nous ne sommes pas toujours à l'aise quand l'Eglise nous rappelle, au nom du Christ, qu'il n'est pas possible de respecter les droits de Dieu quand on ne respecte pas les droits élémentaires de la personne humaine. Nos devoirs envers Dieu commencent par le respect des droits des autres. Et dans ce domaine aussi, nous sommes responsables personnellement et collectivement.
Nous ne sommes jamais assez étonnés de voir Jésus se heurter constamment aux autorités religieuses légitimes, aux spécialistes de la Loi, et à l’élite des croyants. Il est vrai que le jeune prophète de Nazareth est constamment critiqué au nom des grands principes et des traditions de la religion. Critiqué à cause de ses initiatives, sa façon de lire l’Ecriture, de la comprendre, de l’expliquer, et de la vivre. Souvent considéré comme un véritable provocateur, il est d’autant plus dangereux qu’il ne peut se prévaloir d’aucun titre, d’aucun diplôme, d’aucun mandat officiel. Il dénonce même des prêtres, des docteurs de la Loi, d’éminents juristes, qui, selon lui, ont accaparé le pouvoir spirituel et font sentir aux autres leur supériorité. Jusqu’à les écraser. Alors qu’en réalité, tout en connaissant bien la Loi, ils sont loin de bien la pratiquer. Ils sont murés dans leur bonne conscience. Prisonniers de l’étroitesse de leurs principes et de leurs certitudes de fer. Par contre, des gens bien moins formés, des hommes, des femmes ordinaires, des non pratiquants, des collaborateurs de l’occupant, des exclus et d’autres encore que l’on montre du doigt, accueillent avec sympathie et confiance les enseignements critiques mais libérateurs du Nazaréen.
Soupçonné et harcelé, Jésus ne laisse pas pour autant tomber les bras. Il ne se laisse pas museler. Il va reformuler sa façon de voir, sous forme d’une parabole lumineuse. Une devinette dont la réponse est facile. La logique est imparable. Mais c’est un piège. Les autorités religieuses, les théologiens et les canonistes, qui poursuivent Jésus de leurs menaces, y tombent à pieds joints. Peut-être aurons-nous envie d’applaudir. Il vaut mieux rester prudents et modestes. Car il nous arrive aussi de dire et de ne pas faire, de promettre et de ne pas honorer nos engagements. J’en ai fait moi-même bien des fois l’expérience. Prenons simplement le rassemblement eucharistique du dimanche, où nous faisons Eglise, Corps du Christ. Nous y disons ou nous chantons très souvent : Amen : qu’il en soit ainsi ! Mais la mise en pratique ne suit pas pour autant. Applaudir à un projet, y reconnaître un idéal, manifester son accord, ne suffit pas. Il faut passer à sa concrétisation, à son incarnation.
Et l’envoi final ! Allez dans la paix du Christ ! Sommes-nous vraiment pressés d’aller travailler à la vigne du Seigneur comme artisans de paix ? Or, il ne suffit pas de "penser juste" ni même de "vouloir juste", mais bien de persévérer dans un "agir juste".
En fait, le comportement du second fils est celui des béni-oui-oui qui se gargarisent de professions de foi, chantent des "amen" et des "alleluia" sur tous les tons, sans trop se soucier d’honorer leurs promesses et de respecter leurs engagements. Ce qui nous arrive à tous, et même trop souvent.
Par contre, ce qui a dû faire l’effet d’une bombe, c’est de voir le fils exemplaire, symbole des promus aux premières place dans le Royaume de Dieu, que Jésus remplace par les pécheurs, les marginalisés, les exclus de la bonne et fervente société. Qu’ont-ils donc fait ? Ils ont accepté l’amitié tout à fait inattendue de Jésus. Devenus lucides sur leur manière d’agir, ils ont été capables de se repentir. Ils ont vraiment cru et pris un chemin de conversion pour le suivre.
Dans quel camp sommes-nous ? A quels fils ressemblons-nous ? Parfois l’un, parfois l’autre, peut-être. C’est en tout cas l’occasion de découvrir ou de redécouvrir les véritables exigences de l’amour, celui du Père, et celui de nos frères et sœurs humains. Mais les deux ne font qu’un.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
10:25 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : actes, solidaire, droits humains, parabole, Amen, Eglise
17.09.2008
Homélie du 25e dimanche ordinaire A
Homélie du 25e dimanche ordinaire A
Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c-24, 27a ; Mt 20, 1-16
D'emblée, Isaïe nous donne une clé de lecture et de compréhension à la parabole proposée par Jésus : "Mes pensées, dit Dieu, ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins". En effet, elle n'est pas destinée à introduire un cours de sciences économiques ni à inspirer l'éditorial d'un journal syndical. Jésus ne veut pas ici résoudre les problèmes du chômage, du droit au travail et du juste salaire. Même si cette histoire d'ouvriers vignerons peut nous faire réfléchir, par exemple, aux problèmes du salaire lié uniquement au rendement. Sachez aussi que sur le plan spirituel, dans ce royaume de Dieu qui se développe dès ici-bas, on n'arrête pas d'embaucher. Et si l'on peut se plaindre du chômage, il ne peut s'agir que d'un chômage volontaire, dû à un refus personnel de répondre à l'appel de Dieu, du Christ, de l'Evangile, ou de la communauté chrétienne.
En son temps, la parabole visait probablement l'élite religieuse, celle des pratiquants exemplaires, pieux et scrupuleux, tels les pharisiens. Ils étaient généralement persuadés d'être "les méritants de la Loi et les vertueux des commandements".
Leur défaut, et même leur péché, était de pratiquer le bien et donc de travailler, mais pour la récompense. C'est ainsi qu'ils étaient devenus des experts en comptes d'apothicaires. En additionnant consciencieusement leurs bonnes œuvres et leurs mérites, pour calculer le juste montant de leur récompense éternelle. Exactement comme s'il s'agissait d'un simple contrat. Un salaire légitime, pour un contrat respecté.
Par contre, ils n'avaient que mépris pour les marginaux de la foi, des traditions religieuses, et de la morale officielle. Ceux et celles précisément que Jésus fréquente le plus souvent. Et à qui, ô scandale !, il promet libération, pardon et accès au royaume. Ceux que l'on peut comparer aux ouvriers de la dernière heure. C'est d'ailleurs parmi eux que Jésus a recruté plusieurs de ses disciples, dont Matthieu, celui qui nous transmet cette parabole. Autre exemple : c'est à un bandit, un repenti et converti à la dernière minute, que Jésus promettra aussi le paradis.
Tout cela ne pouvait susciter qu'envie et jalousie parmi les purs, ces "vrais fidèles de toujours", autrement dit, les ouvriers de la première heure.
Dans les premières communautés chrétiennes qu'il a fondées, Matthieu a été confronté aux mêmes genres de tensions et de jalousies entre les croyants de la première heure, c'est-à-dire ceux venus du judaïsme, et ceux de la onzième heure, c'est-à-dire de nouveaux croyants venus du paganisme. Autrement dit, des incirconcis, des adorateurs d'idoles, des porteurs d'autres traditions et d'idées nouvelles, mais qui ont été séduits par le message du Christ, et que l'on acceptait au baptême pour qu'ils puissent eux aussi devenir à part entière membres de ces communautés nouvelles issues de l'évangile. Dès lors, eux aussi, comme les juifs de race et de religion, devenaient héritiers des promesses divines. Autrement dit : Dieu veut donner la même chance à tous, sans exception. Ce qui veut dire que dans le royaume de Dieu, dans le monde de la foi, il ne s'agit pas, comme dans le monde des affaires, de juger et d'agir selon les critères du rendement économique. La priorité n'est pas à la rentabilité, ni à l'argent, ni au succès, ni aux privilèges, ni au pouvoir, mais bien au respect, à la dignité et au bonheur de chacun et de tous.
Aujourd'hui aussi, comme au temps de Jésus, les fidèles pratiquants (que nous sommes) "depuis toujours", comme on dit, c'est-à-dire les ouvriers de la première heure, peuvent toujours être tentés de capitaliser leurs bonnes œuvres ou de se classer parmi les bénéficiaires de droits acquis. Et cela, en faisant prévaloir leur ancienneté, leur pratique religieuse, leur dévouement, leur vie exemplaire, leur longue fidélité. Par contre, de nouveaux convertis, qui expriment peut-être leur foi et leurs convictions d'une manière différente, selon les particularités d'une autre culture, et donc des ouvriers de la dernière heure, peuvent susciter de la méfiance, peut-être même de l'opposition, des résistances. D'autres encore, qui pourraient nous apparaître quelque peu éloignés de la foi ou de la morale officielles, et qui se voient cependant appelés et engagés pour un service d'Eglise. Ce qui peut provoquer chez certains ouvriers de la première heure des étonnements, des jalousies, des critiques, des désaccords. Comme si la vigne du Seigneur était une chasse gardée. Alors que la bonté de Dieu dépasse toutes nos catégories humaines et que son amour et gratuit et sans frontières.
Remarquez que la dernière question posée par le patron de la vigne reste sans réponse : "Et toi ! Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi je suis bon ?"La réponse, c'est à nous de la donner. En fait, l'œil mauvais, c'est le regard, l'esprit et le cœur chargés d'envie et de jalousie, qui s'attristent d'un bien que l'on ne possède pas. Surtout s'il est offert à quelqu'un d'autre qui, croyons-nous, ne le mérite pas. On retrouve ici l'histoire de Caïn et du fils aîné, dont le jeune frère fut prodigue.
Le contraire de l'œil mauvais, c'est d'être capable de se réjouir du bien reçu ou accompli par d'autres. Ce qui nous fait lever le regard vers Dieu qui est la source de tout bien. Alors, on lui rend grâce. Ou, en d'autres mots, ce qui nous est demandé, c'est d'essayer de voir, de regarder et de juger les autres avec le regard et l'esprit du Christ, qui sont le regard et l'esprit même de Dieu. Mais ce n'est pas facile.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
21:10 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : parabole, salaire, embaucher, chômage, rentabilité, vigne, regard
13.09.2008
homélie du 24e dimanche ordinaire A
Homélie 24e dimanche ordinaire A
Si 27, 30 – 28, 7 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Nous savons tous que pardonner n’a rien de spontané ni de naturel. Ce qui est naturel, c’est plutôt la rancune, parfois même jusqu’à la vengeance. Faire payer au prix fort l’humiliation ressentie, la blessure ou le dommage causé. Ce qui conduit souvent à l’escalade, l’empoisonnement des relations, la rupture. Tout comme la jalousie et la rivalité, qui dégradent la fraternité, et peuvent même aller jusqu’au meurtre. On le voit dans le mythe d’Abel et de Caïn, le premier jaloux. Selon la tradition musulmane, Caïn était surtout jaloux de la beauté de la femme de son frère (jusqu’à en perdre la tête !). La Genèse raconte l’escalade de cette violence parmi les descendants de Caïn, comme l’évoque ce chant guerrier quand Lamek déclare : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une égratignure. Car si Caïn doit être vengé 7 fois (ce qui est la loi antique de la vengeance, par la suite adoucie par la loi du talion), Lamek, lui, le sera 77 fois (Gn 4, 23-24).
Ce processus de vengeance est tellement ancré dans notre nature que, pendant des siècles, les Hébreux furent persuadés que Dieu, qui avait fait alliance avec eux, était là aussi pour les venger de leurs ennemis. Et ils le chantaient : " Le juste se réjouira en voyant la vengeance ; il lavera ses pieds dans le sang des méchants " (v. 11). Ou même (excusez-moi du peu), " Dieu ! Casse-leur les dents dans la gueule ! Démolis les crocs de ces lions " (v. 7, ps 58-57. TOB).
Même saint Paul, en citant l’Ancien Testament, évoque plusieurs fois la colère et la vengeance de Dieu, pour inviter les chrétiens à ne pas se venger eux-mêmes (Rm 12, 19). Car " le jugement appartient à Dieu ". Et c’est lui qui rend à chacun ce qui lui revient. Le chrétien n’a donc pas à prendre la place de Dieu.
Au cours des siècles, la réflexion s’est approfondie et développée, pour découvrir finalement une relation étroite entre le pardon divin et le pardon humain. Ainsi, deux siècles avant Jésus Christ, le professeur Ben Sirac, qui dirige à Jérusalem une Ecole de Sagesse, va utiliser des arguments psychologiques et des arguments religieux pour expliquer la nécessité du pardon.
Il y a d’abord l’expérience humaine du sage, qui peut observer les effets désastreux d’une rancœur constamment recuite. Idem dans les rapports humains et entre nations. Le refus absolu de pardonner, la volonté de se venger n’est jamais payant. Finalement, c’est toujours l’intérêt même de celui qui a été offensé de " passer l’éponge ". Sinon, sa vie sera empoisonnée par son propre ressentiment. Rongée par ce cancer.
Alors, on ressasse, on amplifie. Cela tourne à l’obsession. Et nous savons qu’à tous les niveaux, entre des personnes, des communautés, des nations, la spirale des offenses et des représailles conduit à des situations inextricables. Dès lors, le pardon, la réconciliation, la paix, sont de moins en moins possibles. Les exemples ne manquent pas.
Nous pouvons tous avoir nos propres situations de conflit, de susceptibilité, de jalousie, de rancune. Il peut y avoir des ressentiments entretenus entre parents et enfants, entre conjoints, entre voisins, entre collègues de travail, entre groupes divers et à l’intérieur même du groupe. Nous connaissons les allusions perfides, le chantage, les menaces voilées. Sans oublier de simples questions d’héritage, qui peuvent transformer le deuil en drame d’affrontement et briser l’unité familiale.
Or, à la réaction en chaîne de la rancune et de la vengeance, Jésus oppose une fraternité toujours disposée au pardon. Et même au pardon sans limite. Jésus prend le contre pied de Lamek, de la tribu de Caïn. Il ne s’agit pas de pardonner jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 77 fois 7 fois. Du fond du cœur, et en actes.
Ce n’est en somme que justice rendue, puisque nous sommes tous et chacun des pécheurs pardonnés. Et pas seulement 7 fois. Cet inlassable pardon doit nous émerveiller et nous pousser à faire de même. Puisque nous sommes, comme dit la Bible, créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et c’est un Dieu qui pardonne, bien que nous soyons insolvables.
Remarquez qu’il y a déjà, chez Ben Sirac le Sage, une sorte d’antécédent du Notre Père : " Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait. Alors, à ta prière, tes péchés seront remis… Oublie l’erreur de ton prochain et ne garde pas de rancune envers lui ".
Encore faut-il nous rappeler que le pardon n’est pas une question de sentiments, mais une décision du fond du cœur, en âme et conscience, malgré tous les remous et refus possibles de la sensibilité. Il faut donc entreprendre un certain travail psychologique. Mais l’inscrire dans une démarche spirituelle. Ce qui peut demander du temps. Pourquoi ne pas profiter de ce jour et de ce rappel pour reprendre force et courage ? Reste une question… Savez-vous quelle a été la réaction du frère Aloïs de Taizé, successeur du frère Roger, assassiné ? Il a prié Dieu de pardonner à la meurtrière !
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
21:15 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rancune, vengeance, jugement, pardon, Caïn
02.09.2008
Homélie du 23e dimanche ordinaire A
Homélie du 23e dimanche ordinaire A
Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Dans un ouvrage écrit conjointement par des chercheurs croyants, chrétiens et musulmans, on peut lire que le Nouveau Testament "est digne de l'estime du musulman, car il est une voie qui mène à Dieu et à l'amour du prochain, c'est-à-dire à l'essentiel au regard de l'islam"… Et cela, même si "cette voie est différente de la sienne à maints égards" (1).
Juifs et chrétiens peuvent aussi se retrouver sur la même longueur d'onde, puisqu'ils reconnaissent par Moïse ou par Jésus que le premier et le deuxième commandement sont inséparables. La déclaration de Paul aux Romains le rappelle : "L'accomplissement parfait de la Loi, c'est l'amour".
Mais l'amour de Dieu et du prochain ne peut rester cloîtré dans la zone sereine des principes et des nobles abstractions. Pour exister, il doit naître au monde de la réalité et donc s'incarner. c'est ici que commencent aussitôt les difficultés, les tensions et les oppositions à propos des moyens utilisés, des interprétations choisies, et de l'intervention toujours perverse des intérêts personnels, vices et passions. C'est ainsi que les instruments deviennent des idoles, le secondaire prend rang d'absolu et des formes ou traditions passagères sont déclarées "de toujours". C'est le règne de la violence, des intégrismes et fanatismes, du légalisme et du pharisaïsme, où Dieu et l'être humain, inséparablement, sont sacrifiés sur l'autel de l'orgueil ou de la bêtise, dont chaque religion a ses temples, ses grands prêtres et sa part de fidèles.
Il est vrai que la pratique de l'amour de Dieu et des autres n'est pas synonyme de facilité ni de tranquillité. Ezéchiel souligne bien la rude et difficile tâche des prophètes qui ont à dénoncer le mal, rappeler les exigences de l'Alliance, indiquer le juste chemin, réconcilier les adversaires, maintenir l'unité et la communion… Et toujours au risque de déplaire, de froisser des susceptibilités et de mettre en péril des intérêts par trop humains.
Ardu et quotidiennement exigeant que d'exercer au sein des communautés chrétiennes, ou de l'Eglise universelle, le devoir de "correction fraternelle" qui relève du souci d'unité et de communion, de la fidélité et du pardon, sans tomber dans la démission du silence, l'orgueil janséniste ou l'arbitraire de l'inquisition.
En passant du singulier au pluriel et de Pierre à tous les disciples, Jésus a confié à son Eglise, et à chacun de ses membres, l'admirable mission et la lourde responsabilité de la réconciliation et de l'unité. Tous ceux et celles qu'il nous arrive d'enchaîner et de paralyser par notre méfiance ou notre orgueil, les éloignant ainsi, et de nous, et de Dieu, nous pouvons aussi les délier par l'amour et la patience, la délicatesse et le respect.
Chaque communauté, si petite soit-elle, a même reçu l'incroyable pouvoir de rendre Jésus présent et agissant. Il "suffit" pour cela d'être ré-unis en son nom et de "se mettre d'accord"… Il faut cependant beaucoup plus que la simple présence physique de deux ou trois personnes. C'est bien l'unité, la communion entre elles, qui est exigée pour refléter et témoigner quelque peu de la vie même de Dieu, où les diversités culminent dans l'harmonie des échanges.
Pour être Eglise, re-présenter le Christ, faire des miracles et révéler Dieu au monde, il faut que ceux et celles qui se rassemblent s'aiment et collaborent, s'éclairent et s'entraident, se corrigent et s'encouragent, cultivant chacun et ensemble "l'exigence permanente du mieux" et le souci prioritaire du royaume de Dieu.
Ces communautés familiales, paroissiales ou religieuses, les réunions pastorales, les rassemblements eucharistiques, tout comme le dialogue entre les époux, ont sans cesse besoin d'une nouvelle évangélisation. Ne sommes-nous pas excessivement en dette de l'amour mutuel, au risque de conduire tout droit à la faillite, plans et projets, et même la construction du royaume de justice et de paix ?
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
(1) "Ces Ecritures qui nous questionnent : La Bible et le Coran", G.R.I.C., Le Centurion 1987, p 139.
14:53 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Loi, Amour, unité, communion, dette, communauté



