09.06.2009
Homélie du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ, B
Homélie du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, B
Ex 24, 3-8 ; He 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16, 22-26
Du sang dans les journaux, du sang sur nos petits écrans... Et voici aujourd’hui que le sang coule dans les textes bibliques... La première lecture nous a offert un spectacle haut en couleurs, avec un Moïse trempant son goupillon dans un bassin rempli du sang de jeunes taureaux à peine égorgés. Il en asperge généreusement l’autel, puis le peuple rassemblé. C’est plus spectaculaire et moins propre qu’une aspersion d’eau bénite. Il y a aussi le symbole traditionnel de la Pâque, avec un agneau immolé, le pain rompu, brisé , partagé, et le vin versé dans la coupe, qui évoque le sang de Jésus crucifié.
Mais c’est tous les jours qu’il y a des victimes qui répandent leur sang sur la route et les champs de bataille, dans les massacres et attentats. Le sang est signe de mort.
Or, il est tout autant image de vie et d’espérance quand il est transfusé pour soigner un malade ou sauver un mourant. Ou encore, quand il est offert pour la défense de la Patrie, pour sa foi, pour affirmer qu’il y a des valeurs plus importantes encore que la vie. Chez les peuples primitifs, le sang était déjà considéré comme porteur de vie. C’est lui qui la maintient, la transmet et la signifie. Quand deux êtres humains mêlent quelques gouttes de leur sang, comme cela se fait encore dans certaines sociétés secrètes, il s’agit d’un échange rituel, qui signifie qu’une alliance est conclue. Que la fraternité est soudée. C’est un contrat scellé dans le sang, "pour le meilleur et pour le pire".
C’est précisément ce fondement spirituel d'une alliance que nous trouvons présent et exprimé entre Moïse et son peuple au pied du Sinaï. Une alliance que nous retrouvons à la Dernière Cène, où Jésus la présente à ses disciples. Le sang est le signe extérieur d’une alliance intérieure. Ils sont symboliquement liés, inséparablement. C’est ainsi que le rite est toujours le signe extérieur, visible, d’une réalité intérieure. Il ne s’agit donc en aucun cas de magie. Le sang des taureaux, versé sur l’autel et sur la foule, n’a aucun pouvoir, aucun effet. Il signifie. Il invite à un échange, à l’union des cœurs et des volontés. Il est comme la signature entre deux contractants. D’un côté, Dieu, symbolisé par l’autel, et de l’autre, la communauté des croyants, qui vont partager la même vie. L’essentiel, c’est évidemment l’engagement réciproque, concret. Le prophète inspiré affirme que Dieu promet de rendre vraiment libre et heureux tous ceux et celles qui l’écoutent et le suivent. Quant au peuple interpellé, il répond : "Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique". C’est le contrat de l’alliance. Dieu propose, il offre, et de son côté l’être humain accueille cette Parole par la foi qui va inspirer son comportement.
C’est dans ce sens que le rite engage. Par conséquent, un rite est vide et inutile s’il ne correspond pas à l’attitude intérieure du cœur et de l’esprit. Exactement comme dans un mariage, le rite de l’échange des alliances n’a rien de magique. Il ne signifie rien s’il n’est pas le signe extérieur d’une volonté intérieure d’amour et de confiance mutuelle, "pour le meilleur et pour le pire". Ainsi, tout au long de l’histoire d’Israël, et on pourrait le dire aussi de l’histoire de l’Eglise, on voit constamment les prophètes rappeler à cor et à cri que la beauté, la solennité des liturgies, l’abondance des rites et des sacrifices ne sont pas agréables à Dieu s’ils ne sont pas l’expression sincère d’une attitude spirituelle et morale conformes à l’alliance d’amour.
De même, quand nous disons que le Christ nous a sauvés par son sang, il ne s’agit pas pour autant d’accorder au sang un pouvoir magique. Ni croire que Dieu a exigé un sacrifice sanglant pour qu’il accorde son pardon. Ce qui est vrai, c’est que Jésus est resté totalement fidèle à sa mission, à l’amour de Dieu et à l’amour de ses frères et sœurs humains, au risque de sa vie. Mourir plutôt que de rompre l’alliance avec le Père. Rester fidèle à sa mission au risque de sa vie. Ce que nous rappelle l’évangile aujourd’hui, c’est que Jésus, avant même d’être arrêté, condamné, flagellé, crucifié, a donné à ces événements futurs mais tout proches un visage rituel. Ainsi, la nouvelle alliance pourra être proclamée, renouvelée, célébrée, et mise en pratique, jusqu’à la fin des temps...
L’eucharistie n’est donc pas un rite magique. Elle est une célébration, un rituel de l’alliance. Elle est renouvellement du contrat d’amour, qui suppose écoute, réponse et engagement. La Parole de vie est proclamée. Elle attend que nous y communions. "Tout ce que le Seigneur a dit, et tout ce qu’il a fait, nous le mettrons nous aussi en pratique". Pain rompu, sang versé, lavement des pieds, égale être prêts, comme le Christ à servir. Encore faut-il que toutes ces démarches se doublent d’une volonté de servir Dieu et le prochain dans la vie quotidienne. Sinon, nous restons au niveau de rites extérieurs et parfaitement vains.
Recevoir ou célébrer le Corps et le Sang du Christ en toute vérité et authenticité, c’est accepter, comme le disait saint Léon le Grand, de devenir ce que nous avons entendu, devenir ce que nous avons reçu. C’est accepter aussi d’épouser les mœurs du Royaume, d’entrer dans les vues et les projets de Dieu, et donc de choisir, promettre et s’efforcer d’aimer comme lui, au risque de certaines souffrances, et parfois même de sa vie.
C’est finalement, et comme toujours, sur le terrain de la vie quotidienne qu’il nous faut mettre en pratique ce que nous avons célébré. C’est quand la célébration eucharistique est terminée qu'elle commence.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
14:08 Publié dans Saint Sacrement | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : aspersion, sacrement, contrat, alliance, corps, sang, moeurs
25.05.2008
Fête du Corps et du Sang du Christ, A
Homélie de la fête du Corps et du Sang du Christ
Dt 8, 2-3, 14b-16a ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Quand la vérité est débarrassée de ses voiles déformants, semés de paillettes scintillantes, grande est souvent la consternation parmi les gourmands de merveilleux. Or, la foi, précisément, nous invite à ne pas crier trop vite au miracle dont nous espérons souvent des bienfaits très matériels. Elle nous presse, au contraire, d'être attentifs aux signes toujours porteurs de riches enseignements et de valeurs spirituelles.
L'exemple de la manne est typique à cet égard. Gens de peu de foi, mais très sensibles au magique et au prodigieux, nous n'aimons guère voir la manne du désert être "réduite" à une sécrétion produite par de petits insectes piquant l'écorce du tanaris et qui, une fois durcie, tombe au sol et est ramassée par les Bédouins qui s'en servent comme substitut du sucre ou du miel, lui donnant de nos jours encore le nom de "man" (1). La réalité n'en est pourtant que plus belle, plus accessible, moins exceptionnelle, et donc bien incarnée dans la vie quotidienne, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. Le "miracle" unique devient signe constamment répété. Ou, comme l'affirme un dicton juif, "La providence quotidienne de Dieu est plus extraordinaire que tous les miracles" (2).
La manne, en effet, est bien une réalité matérielle et une nourriture providentielle pour les pèlerins du désert, affamés et découragés. Mais la manne est surtout signe, leçon et avertissement offerts à des croyants infidèles à l'Alliance, pour leur "faire découvrir que l'homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur", comme l'explique en toutes lettres le testament de Moïse (1e lecture).
Rien d'étonnant de voir ces ventres creux se jeter sur d'étranges "rosée de givre" et s'en régaler. D'autant plus qu'elle avait un goût de beignet au miel, précise le livre de l'Exode (16, 32). Après la découverte providentielle des deux sources d'eau et des soixante-dix palmiers, les fils d'Israël n'ont pas encore perçu la leçon ni misé sur la confiance et l'espérance. Les murmures reprirent de plus belle contre Moïse et Aaron, et donc contre le Seigneur. Mais bientôt, ils eurent le matin du pain à satiété, avec la manne, et le soir, de la viande à manger, grâce à un essaim de cailles fatiguées et donc bien vulnérables. Un vrai cadeau "tombé du ciel".
Les Hébreux vont pouvoir ainsi échapper au dénuement absolu du désert. Mais comprendront-ils que ces nourritures surprises les renvoient à la Parole et à la leçon de l'épreuve : le peuple "marchera-t-il ou non selon ma Loi ?". Quand comprendront-ils que les aridités du désert les renvoient à Dieu et au besoin d'une nourriture d'amour qui les fasse vraiment vivre ?
Bien plus tard, les auditeurs de Jésus auront de la peine à déchiffrer le signe de la multiplication des pains. Plus difficile encore de comprendre que la Parole, Verbe de Dieu fait chair en Jésus Christ, devienne pain à manger pour vivre éternellement. Et plus tard encore, les chrétiens de Corinthe allaient manifester par leur égoïsme et leur division qu'ils n'avaient pas compris le vrai sens de l'eucharistie.
Les chrétiens seront d'ailleurs toujours tentés par une lecture magique, matérialiste, romantique ou juridique des réalités et des signes eucharistiques. Magique, quand on croit que la communion nous comble de grâce et nous transforme sans que nous ayons à lever le petit doigt. Matérialiste, quand nous croyons que tout est dit avec le pain et le vin, présence du Christ. Romantique, quand la communion est perçue comme un pieux cœur à cœur : "toi et moi, rien que nous deux".
Il faut être attentif aux signes, nous dit Paul, communier au Corps et au Sang du Christ, c'est accepter que sa vie transforme la nôtre ; c'est ne plus faire qu'un avec lui pour accomplir comme lui la volonté du Père ; c'est témoigner par notre conduite qu'il est bien notre raison de vivre. La communion nous renvoie à la conversion et à l'action pour "devenir ce que nous avons reçu". Comme la manne d'hier, mais a fortiori le "Pain du ciel", interpellent "nos appétits les plus spontanés pour les remettre en cause".
Signe essentiel encore et "incontournable" d'un pain unique, qui est rompu pour réaliser un seul corps. Pas de vraie communion au Christ qui ne se double d'une communion aux autres. Une "fraction du pain", du pain partagé…
Aujourd'hui, "la mort guette de nombreux affamés" (3)… et pas uniquement en Birmanie. La famine étend ses ravages en bien des régions proches et lointaines… Appel à une solidarité à l'échelle du monde. Comment sera-t-il entendu par les chrétiens "nourris du Pain de Vie", dans les communautés de cette Eglise qui se veut universelle ?
P. Fabien Deleclos, franciscain
- Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Brépols.
- Cité par J.-P. Charlier, "Signes et Prodiges", Cerf, p 32.
- La Libre Belgique 19.05.08, p 9.
12:25 Publié dans Saint Sacrement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Corps, Sang, Manne, miracle, nourriture, signe, Fête Dieu



