05.01.2010
Homélie du Baptême du Seigneur, C
Homélie du Baptême du Seigneur, C
Is 40, 1-5, 9-11 ; Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7 ; Lc 3, 15-16, 21-22Le peuple était en attente. Il attendait un messie. Non pas "dans un fauteuil", mais en cherchant parmi les hommes de Dieu une parole, un signe, une présence.
Le portrait du libérateur avait été esquissé bien des fois au cours de l'histoire d'Israël. Tous les portraits cependant n'étaient pas parfaitement ressemblants. Dans la riche collection passée, il fallait pouvoir choisir et discerner. Et chacun sait que l'on cherche, même inconsciemment, ce que l'on espère, au risque de ne retenir que ce qui nous convient… Les spécialistes n'étaient même pas d'accord… En période d'occupation et de tensions diverses, on mêle aisément les espoirs de la chair et les espérances de l'esprit, les rêves politiques et les réformes du cœur, les ambitions terrestres et l'idéal du royaume éternel.
Les experts et les puissants, les plus compétents et les mieux informés, mais aussi les plus attachés à leurs certitudes et privilèges, n'avaient guère apprécié la révélation faite, par les mages, d'un roi naissant dans la discrétion. Ne se présentait-il pas comme concurrence déloyale et danger pour l'ordre établi ?
Les gens simples avaient sans doute moins d'obstacles à franchir, moins d'a priori à combattre, plus à gagner et moins à perdre. Le non-conformisme de Jean Baptiste, ses références au Livre Saint, ses appels à la conversion très concrète, devenaient pour la foule troublantes prophéties, séduction et Bonne Nouvelle… La foule est prête à écouter le baptiseur et même à le suivre… Mais Jean Baptiste désigne le Messie, Lui baptisera dans l'eau et le feu. Le libérateur tant attendu est là, proche, accessible. Un homme perdu dans la masse, discret jusqu'à l'incognito, solidaire du peuple dont il épouse la démarche et les rites.
Mais dans l'Evangile, véritable langage codé, truffé d'allusions à la mémoire du peuple d'Israël, les symboles tiennent une place prépondérante. Les cieux qui s'ouvrent expriment chez Isaïe l'intervention de Dieu, qui promet une nouvelle intimité entre lui et les êtres humains. L'Esprit qui descend comme une colombe se retrouve déjà dans la Genèse quand l'Esprit de Dieu planait sur les eaux. Et c'est une colombe que Noé libère après le déluge pour s'assurer que la terre est sèche et que Dieu a refait un monde nouveau. Il en est de même pour la voix, la parole, voix de Dieu lors de la première création, parole de Dieu qui crée Adam, parole de Dieu qui présente en Jésus une création nouvelle : "C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré". Le baptême de Jésus apparaît donc comme une investiture. Il est proclamé et reconnu Fils.
Le baptême des chrétiens n'est pas autre chose. Il n'est pas simple rite, mais une invitation au dialogue avec ce Dieu qui nous aime. Il est signe d'une alliance d'amour, la réponse à une invitation. Une vocation. Il est également une mission, celle de créer un monde de justice, de beauté et d'amour.
Ainsi, baptême et foi vont ensemble. Le baptême est comme la conséquence de la foi et il s'accomplit dans la foi. "Qu'est-ce qui empêche que je reçoive le baptême ?", disait l'Ethiopien païen au diacre Philippe, qui lui répondit : "Si tu crois de tout ton cœur, cela peut se faire". Autrement dit encore, le sacrement constitue le sceau de la foi, il ne saurait la remplacer.
On a souvent baptisé de manière inconsidérée et même à tour de bras. Au point que, par la suite, il a fallu transformer ces baptisés en chrétiens. On avait souvent oublié en effet que l'évangélisation, c'est-à-dire l'annonce et la présentation de la Bonne Nouvelle à la liberté de l'être humain ont priorité absolue sur le sacrement, car c'est seulement lorsque la prédication de Jésus Christ rencontre la foi de la personne qu'il peut y avoir baptême. Comme le déclarait, par exemple, Paul aux Corinthiens : "Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais prêcher l'Evangile".
Reste que l'humble signe du baptême est celui du passage d'une vie à une autre, à la rencontre de quelqu'un que l'on apprend à connaître et à suivre par une conversion du cœur. Il nous fait entrer dans une vie nouvelle par un engagement à suivre celui qui est Parole, Vérité, Chemin et Vie. Il est accueil d'un esprit de renouveau, l'entrée dans la famille de ceux qui ont rencontré le Seigneur et en vivent. Il est geste d'un jour et permanente conversion, engagement personnel et manière de vivre ensemble.
Il nous fait devenir fils et filles du Père, en nous laissant pénétrer par son esprit et en acceptant de rayonner l'amour dans toute notre vie.
Il nous faut redécouvrir le sens réel de ce premier sacrement de l'initiation chrétienne, sa dynamique de "passage", ses exigences de continuelle transformation.
Chaque eucharistie prolonge et renouvelle notre première rencontre avec le Messie. Elle nous interpelle aussi : Qu'avons-nous fait de notre baptême ? Qu'avons-nous fait de cette alliance avec notre Dieu ?
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:10 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : messie, baptême, parole, signe, présence, libérateur, rite, symbole, jean baptiste, esprit
29.12.2009
Homélie de l'Epiphanie du Seigneur
Homélie de l'Epiphanie du Seigneur
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a, 5-6 ; Mt 2, 1-12
Il y a quelques années, un journaliste français catholique, Jacques Duquesne, publiait un ouvrage titré "Jésus". L'intention de l'auteur était de présenter à un large public, mais cultivé, l'état actuel des recherches de l'exégèse biblique et les questions qu'elle soulève, sans pour autant être résolues. Ce livre a fait couler beaucoup d'encre et autant de salive. Il a éclairé un grand nombre de lecteurs. Il en a choqué ou troublé beaucoup d'autres. Ce qui n'a rien d'étonnant, compte tenu de la complexité de ces questions délicates. Mais il est vrai que "Nous sommes tentés d'interpréter les Ecritures de manière simpliste, c'est-à-dire littéraliste ou fantaisiste" (Commission Biblique Pontificale, 1993).
… Un peu comme cette jeune dame qui, lors d'une conférence tenue par J. Duquesne, interpella l'orateur, en lui déclarant : "Je ne lirai jamais votre livre." - "Et pourquoi ?" - "Parce que vous ne respectez rien. Vous prétendez même que Jésus n'est pas né un 25 décembre !" Un exemple extrême, qui, prête à sourire, car le 25 décembre est une date symbolique, transposition chrétienne d'une fête païenne de la lumière nouvelle. Et qu'aurait dit cette jeune chrétienne, en apprenant du très orthodoxe Urs von Balthasar, commentant le récit des rois mages : "L'événement est symbolique" ? Et j'ajoute, pour ceux qui voudraient être rassurés, que cet ami de Jean Paul II a reçu de lui l'équivalent d'un prix Nobel de théologie et le cardinalat.
Le vrai problème est donc de bien comprendre ce qu'a voulu enseigner Matthieu dans ce récit que l'on peut qualifier de "construction catéchétique imagée", destiné à des Juifs devenus chrétiens ou désireux de le devenir. De plus, puisque la Parole de Dieu est toujours "contemporaine de chaque époque", nous devons savoir quelle leçon en tirer pour notre vie chrétienne aujourd'hui.
Pour Matthieu, il s'agissait de montrer que le message de Jésus et son héritage spirituel n'étaient pas réservés au seul peuple d'Israël, mais qu'ils s'adressaient tout autant à ces étrangers païens qu'ils détestaient. Il fallait aussi justifier cette nouvelle tout à fait révolutionnaire, en prouvant qu'elle correspondait parfaitement aux annonces faites par les prophètes d'Israël. Leur faire comprendre également que, si la naissance de Jésus a pratiquement été ignorée de l'actualité publique du temps, il n'en est pas moins le Messie annoncé par les prophètes : "De Jacob se lèvera un astre, d'Israël surgira un homme". Il lui f allait aussi expliquer pourquoi les mieux informés, les plus pieux et les plus pratiquants des Juifs, y compris le grand prêtre et son conseil sacerdotal, qui tous connaissaient la Bible et attendaient le Messie avec foi et ferveur, non seulement ne l'ont pas reconnu, mais l'ont plus tard combattu et même dénoncé comme blasphémateur.
Il faut donc lire ce texte à partir du centre du récit, qui est Jésus, plutôt que de s'accrocher aux rois mages, au risque de passer à côté de ce que vise le texte.
Les mages, mi-savants, mi-magiciens, et donc païens, la Bible ne les aime pas, d'autant plus que la magie était totalement bannie d'Israël. Par contre, selon la tradition chaldéenne de Babylone, les mages qui obéissent aux astres et parfois même les considèrent comme des dieux, y découvrent habituellement l'annonce de la naissance de grands personnages, qu'ils vont ensuite honorer. Ce fut le cas pour Néron, peut-être même pour César et Alexandre le Grand.
Chez les Juifs, il y a aussi une étoile, mais elle est dans la Bible et non pas au firmament. Aux abords de notre ère, le lien entre l'astre biblique de Jacob et l'avènement du Messie était solidement établi. De même, Isaïe avait annoncé que des païens découvriraient la vraie lumière au Temple de Jérusalem et viendraient à dos de chameau apporter de l'or et de l'encens pour louer le Seigneur… (1e lecture). Voilà en bref les ingrédients de la composition catéchétique.
Sans entrer dans plus de détails, venons-en aux leçons pour aujourd'hui.
Nous ne sommes pas les propriétaires de la vérité et l'on ne possède pas la foi à la manière d'un compte en banque. Elle est un chemin d'amour et non pas "un point de vue arrêté, complet, établi une fois pour toutes" (Mgr Huard, Tournai). Elle est vie et donc croissance. Ce récit évangélique veut aussi nous dire que les chrétiens ne constituent pas un peuple de privilégiés, détenteurs des grâces divines., tandis que les autres en seraient privés. Et nous risquons parfois, comme les gens de Jérusalem, de camper fermement sur nos certitudes définitives, au point de ne pas voir une lumière qui vient d'ailleurs et de ne pas accueillir les surprises de l'Esprit qui souffle où il veut et quand il veut.
Par contre, il peut y avoir des étrangers à notre foi qui désirent la lumière, qui la cherchent et qui peuvent trouver, même dans les rites de leur religion païenne, un message authentique de Dieu. Il peut nous arriver de mettre un masque sur le visage du Messie et de ne plus le reconnaître, alors qu'il est tout proche.
On peut également être prince, chef des prêtres, brillant théologien, chrétien engagé, et avoir une frousse bleue d'être dérangé dans ses traditions et ses habitudes croyantes. Tandis que d'autres restent en quête de vérité, avides de connaître, disponibles à la nouveauté, toujours à l'affût d'un signe du ciel, d'une lumière évangélique. Les mages cherchaient un roi, et ils ne trouvent qu'un enfant pauvre, encore incapable de parler, ce qui veut dire que Dieu se laisse reconnaître sous des traits inattendus. Encore aujourd'hui.
Les mages sont des hommes de savoir et des chercheurs en quête de vérité et de lumière. Ils se laissent interpeller par les évènements de leur vie quotidienne. Ils acceptent de sortir de leur train-train journalier et même de prendre la route de l'aventure, au risque de dangers et de grosses surprises.
Tout au contraire, à Jérusalem, les croyants n'ont pas bougé, ils n'ont pas pris au sérieux les Ecritures. Ils ont eu peur d'être bousculés dans la quiétude et l'assurance de leurs certitudes. Ce qui a fait écrire à Urs von Balthasar : "Ainsi, souvent, l'Eglise quand, par un saint, un message inattendu la dérange". Ce qui vaut également pour chacun d'entre nous. Voyez les croyants de Jérusalem. Ils sont restés assis, sûrs d'eux-mêmes et ont raté leur rendez-vous avec le Messie. Mais il n'est pas rare, dans l'Histoire sainte, de rencontrer Dieu déçu par ceux qui se disent ses fidèles.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:23 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : épiphanie, roi, mage, messie, astre, étoile, or, encens, foi, étranger
26.12.2009
Homélie fête de la Sainte Famille, C
Homélie fête de la Sainte Famille, C
1 S 1, 20-22, 24-28 ; 1 Jn 3, 1-2, 21-24 ; Lc 2, 41-52
Il y a la "Sainte Famille" selon l'Evangile et celle selon l'imagerie de Saint-Sulpice. Deux mondes qui n'ont pas grand-chose de commun. La première est entourée de simplicité et de discrétion, présentée aussi avec un tel réalisme que notre goût du merveilleux en est étonné sinon blessé. Les images, elles, sont tout miel et couleurs pastels, têtes penchées et regards langoureux, fruits d'une piété par trop sentimentale qui nous éloigne considérablement des textes fondateurs. L'évangile de l'enfance, en effet, n'est pas un recueil d'histoires destiné à nous émouvoir, mais relation d'événements du salut à travers lesquels se révèlent la personne et la personnalité de Jésus.
La première description des évangélistes n'est certainement pas idéalisée, mais au contraire, très réaliste et à première vue surprenante. Jésus quitte ses parents sans permission ni explication. Joseph et Marie le cherchent et se rongent pendant trois jours. Au moment des retrouvailles, on assiste à un échange de reproches mutuels : Tu nous a fait souffrir… Pourquoi me cherchiez-vous ? Je dois aussi être chez mon Père, vous devriez le savoir ! Un dialogue de sourds qui se termine par un nouveau découragement : Marie et Joseph ne comprirent pas ce que leur fils leur disait.
La famille que l'Evangile nous propose comme sainte et comme modèle a connu les inévitables crises de croissance, le conflit des générations et les tensions qui naissent de la divergence des points de vue.
La famille évangélique d'hier ou d'aujourd'hui n'est donc pas celle qui ignore les problèmes ni celle qui rêve d'y échapper. Elle ne dépend pas non plus essentiellement des structures. Ce n'est pas la famille juive et rurale d'il y a deux mille ans qui nous est proposée comme modèle pour tous les temps, toutes les cultures, toutes les civilisations.
L'Evangile nous ramène sans cesse à l'essentiel… Nous sommes créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, donc sociables puisque Dieu se définit comme échange, relation, dialogue d'amour. Il est Trinité. Unité dans la diversité. Egalité dans la différence.
Ces lois de la dynamique divine, il nous faut les créer, les vivre et les développer au cœur même de toutes nos relations humaines : famille selon la chair ou famille selon l'esprit. Le foyer et l'Eglise. La famille a plusieurs dimensions qui se complètent et s'enrichissent. Un cœur extensible qui repousse sans cesse les frontières de la chair et du sang. Tout amour, et donc toute famille ou toute communauté, réussit dans la mesure même où ils sont expérience de la vie de Dieu -Trinité.
Ce qui veut dire que les relations au sein de la famille, qu'elles soient conjugales, parentales ou filiales, ne peuvent se transformer ni en prison ni en couveuse. Dans les deux cas, il s'agirait d'un amour - possession qui est en réalité une possession sans amour, une sorte de gourmandise qui réduit l'autre en un objet à usage personnel.
L'amour est éducateur, il fait grandir, s'épanouir. Il est don et accueil. Il vit d'influences réciproques. Il crée la liberté, la reconnaît et la respecte.
Aimer, c'est éduquer. Eduquer c'est créer, c'est faire l'autre, c'est-à-dire l'initier à la conduite de sa propre vie, à la réussite de son existence. Et c'est en même temps renoncer à faire de lui une image fidèle de nous-même. Il faut apprendre à l'autre et même l'aider à percevoir les appels venus de Dieu ou des appels venus du monde, pour qu'il soit capable d'y répondre… Devenu adolescent, Jésus se fait éducateur de la foi de ses parents.
De la "fugue" de Jésus et de sa présence "au milieu des docteurs de la Loi", des recherches entreprises par ses parents blessés de souffrance et leur stupéfaction de le trouver au Temple, nous pouvons trouver lumière et chemin pour aujourd'hui. Et il en est de même pour ce manque de foi que Jésus reproche à Marie et Joseph qui, malgré les explications qu'il leur donne, "ne comprirent pas ce qu'il leur disait".
"Apprenez donc, disait Origène, où l'ont découvert ceux qui le cherchaient, afin que vous aussi en le cherchant, avec Marie et Joseph, vous puissiez le découvrir.(…) C'est à force de le chercher qu'ils l'ont trouvé, et pas n'importe où. (…) Vous aussi, cherchez Jésus dans le Temple de Dieu, cherchez-le dans l'Eglise, cherchez-le auprès des maîtres qui sont dans le Temple. (…) Si vous cherchez ainsi, vous le trouverez." Mais le chercher, le trouver, l'écouter et le suivre dans son cheminement d'homme, pour que nous puissions être adultes dans notre foi.
C'est dans cette même perspective que le pape Paul VI, en pèlerinage à Nazareth, priait en ces termes : "Enseigne-nous le recueillement, l'intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations et les paroles des vrais maîtres ; enseigne-nous le besoin et la valeur des préparations, de l'étude, de la méditation, de la vie personnelle et intérieure, de la prière que Dieu seul voit dans le secret"…
C'est tout un programme pour toutes les familles. Un programme aussi pour la communauté chrétienne. Des vœux et des projets pour l'année nouvelle.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
10:12 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : famille, saint-sulpice, conflit, génération, modèle, trinité, diversité, égalité, relation, foyer
21.12.2009
Homélie de Noël, messe de la nuit
Homélie de Noël, messe de la nuit
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Dieu nous a-t-il menti ? Nous pouvons nous le demander. Il nous a promis la paix il y a plus de deux mille ans et la paix ne règne pas dans l'univers, ni dans nos cœurs.
Dieu nous a promis la paix, c'est vrai. Promise et donnée : la paix, c'est Jésus Christ lui-même. Il en est l'incarnation, la condition et la source. Posons-nous cependant cette question : Qu’avons-nous fait de cet enfant, de ce Fils qui nous a été donné ? Merveilleux Conseiller, Prince de la Paix ?
Il est né en voyage, en des temps difficiles, dans un petit pays occupé par la plus forte armée du monde. Il s’est révélé un prophète hors série, révolutionnant les interprétations et les pratiques religieuses et morales de son temps. Et il a vaincu la mort. Il y a de cela vingt siècles. Mais il nous a laissé une charte de vie extraordinaire, simple, à taille humaine, et cependant difficile à concrétiser au fil des jours.
Aujourd’hui, nous nous déclarons ses disciples, successeurs de sa mission, rassemblés à cause de lui. En cette soirée anniversaire, de bonnes dispositions nous animent. Mais, qu’avons-nous fait de Jésus Christ ?
Certains l’ont réduit à une douce légende. Celle qui suscite des fêtes d’abondance et inspire les artistes. Un petit Jésus mignon, dont on parle aux enfants, et qui sert parfois même de menace quand ils ne sont pas sages. Jésus, prophète, a même été inscrit dans la mythologie, un symbole de contestation, le type du meneur s’immolant pour sa cause. Trop idéaliste cependant pour le commun des mortels.
Il est certes admiré, mais trop souvent de loin, et sans volonté de le suivre. Comme les superstars, on imprime son beau visage sur les shorts, les chemises et les posters. C’est plus facile que de lui offrir une place dans son cœur et son esprit. Il fait chanter, crier, pleurer, danser. La question est de savoir si on lui laisse pour autant la liberté de nous apprendre à vivre.
Pour beaucoup, il est un utopiste que l’on apaise d’un culte, d’une prière. Tout en l’écartant prudemment du quotidien concret de la vie.
Aujourd’hui, il nous est à nouveau présenté dans le réalisme de l’Evangile. Un bébé dans une mangeoire d’animaux. Des parents sans influence, sans fric, sans piston, sans réputation. Pas de milieu privilégié, pas de classe sacerdotale.
Aujourd’hui, ils auraient trouvé refuge à l’Armée du Salut, ou tout simplement sous un pont, utilisant pour berceau un emballage de boîte à conserves ou de poste de télévision…
Et cependant, la bonté et l’amour de Dieu sont entrés dans le monde par ce chemin là. Le plus beau cadeau fait par Dieu à l’humanité n’a pas eu de plus bel emballage. Pour venir parmi les siens, Dieu a choisi la place la plus ordinaire, en pleine masse. Là où les humains sont aisément les victimes des humains, de leur rapacité, de leur racisme, de leur orgueil. Là où la pauvreté est chronique et la liberté entravée.
Et pourquoi ? Pour expérimenter les réalités terrestres. Sentir dans l’être humain les conséquences du péché de la créature, afin de mieux en dénoncer les causes et les agents provocateurs.
Nos regards et nos espérances ne doivent donc pas d’abord se tourner vers les temples du veau d’or, ni vers le palais de l’ONU à New York, mais d’abord et essentiellement vers cette baraque de paysan, parce que c’est de là qu’est venu celui qui a voulu nous révéler ce qui était le meilleur pour tout être humain et pour le monde.
Or, il a dénoncé les hypocrisies, les injustices de tout genre. Il est même monté jusqu’aux marches les plus élevées pour arracher les masques. Il a bousculé les idoles du pouvoir et celles de l’argent. Il a rompu les chaînes et proposé des Béatitudes. Le vrai pouvoir est de servir, la vraie richesse le détachement, et la douceur la véritable force.
N’aurions-nous pas enterré ce Jésus-là dans l’oubli ? Ne l’aurions-nous pas enseveli sous nos dévotions ? Ne l’avons-nous pas échangé contre un Jésus fait sur mesure. A nos mesures ? Au risque de nous égarer parmi ses bourreaux, de prendre part plus ou moins inconsciemment au massacre des innocents ou de nous laver les mains, comme Pilate.
La crèche vient aujourd’hui nous aider à lui rendre la parole.
Il y a plus de 800 ans, François d’Assise confiait la réalisation d’une crèche aux paroissiens d’un petit village. Ce fut la première crèche vivante, non seulement par la présence du bœuf et de l’âne légendaires, mais parce que les chrétiens de l’endroit allaient découvrir brusquement leurs fautes et leurs erreurs, puis oublier leurs divisions. Grâce à cette représentation naïve d’un événement intraduisible, ils ont laissé naître en eux, sur la paille de leur cœur déjà pourrie par l’intérêt, la rancune et l’argent, un enfant désarmé, un Jésus de justice, de réconciliation et de paix.
Ce Noël de Greccio peut être le nôtre. Mettre au monde un nouveau "moi", laisser naître et transparaître en nous le Jésus de l’Evangile. Nous laisser séduire, conduire et stimuler, pour suivre ses traces. Afin que, modestement sans doute, mais réellement, nous puissions donner des preuves d’amour de Dieu là où nous sommes. Nous engager à être, à notre taille, des artisans de justice et de paix. Des agents de réconciliation. C’est le véritable enjeu de Noël. Un défi à relever.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
16:58 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : noël, incarnation, paix, condition, source, jésus christ, charte, crèche, greccio, preuve
07.01.2009
Homélie du Baptême du Seigneur, année B
Homélie du Baptême du Seigneur, B
Is 55, 1-11 ; 1 Jn 5, 1-9 ; Mc 1, 7-11
Au cours d'un reportage, en Grèce, dans un monastère de nonnes orthodoxes, j'ai rencontré une jeune novice française. D'origine catholique, elle était devenue orthodoxe. Et elle me disait avec une évidente ferveur : "J'ai obtenu d'être rebaptisée, c'est ici que j'ai reçu le vrai baptême" ! Enormité théologique, spirituelle et pastorale, tant pour l'enseignement catholique que pour l'enseignement orthodoxe. Il n'y a, en effet, qu' "Un seul Seigneur, une seule Foi, un seul Baptême" (Eph 4, 5).
De leur côté, les fondamentalistes baptistes, appelés souvent anabaptistes, font un malheur aux Etats-Unis et en Amérique latine. Ils rebaptisent à tour de bras catholiques et protestants. En Alabama, ils ont même publié une étude qui comptabilise les âmes perdues, Etat par Etat. C'est ce qui arrive quand les rites extérieurs se coupent des réalités spirituelles intérieures.
Des problèmes un peu similaires se sont manifestés dans le judaïsme à propos de la circoncision rituelle, dont le sens spirituel était dévalorisé. C'est l'une des raisons pour laquelle certaines communautés juives, moins de deux siècles avant Jésus Christ, introduisent le rite de l'immersion comme signe de changement de vie, un baptême de conversion, ayant donc des implications morales, comme on le voit dans le baptême de Jean et dans les questions posées par ceux et celles qui viennent se faire baptiser : "Que devons-nous faire ?"
Nous avons hérité de ce baptême d'eau, qui est un signe de conversion, du passage d'un genre de vie qui nous conduit à la mort, à un autre, qui conduit à la véritable vie. Comme disait S. Cyrille de Jérusalem : "Quand vous êtes immergés dans l'eau, vous mourez et vous naissez. Cette eau salutaire était pour vous à la fois une sépulture et une maman". Un ensevelissement et un enfantement.
Autrement dit, dans tout véritable baptême, quelque chose meurt en nous, nous dirons "le vieil homme", afin qu'autre chose se mette à vivre, nous dirons "l'homme nouveau". Mais il faut évidemment y consentir. Comme l'écrivait S. Pierre, le baptême, "ce n'est pas être purifié de souillures extérieures, mais s'engager envers Dieu avec une conscience droite" (2 P 3, 21).
Cependant, le baptême chrétien se fait dans l'eau et dans l'Esprit Saint. Pour l'Ecriture, l'eau, qui est source de fécondité et de vie, est également le symbole de l'Esprit. Etre immergé dans l'eau, c'est être plongé dans une réalité spirituelle, dans une vie nouvelle animée par l'Esprit. Une vie selon l'Esprit de Jésus ou dans l'Esprit de Jésus. Dans le récit évangélique, la colombe, signe de l'Esprit, témoigne que Jésus est le Fils de Dieu. De même, dans le baptême chrétien, nous devenons fils ou filles bien-aimés de Dieu. Et, comme Jésus, nous sommes envoyés en mission.
Le baptême est à la fois un attachement et un engagement constamment renouvelés. On n'est pas chrétien une fois pour toutes, on le devient chaque jour, et idéalement, de plus en plus. La foi est un germe et un levain soumis à la loi du développement, du progrès et de la liberté. "Parce que vous êtes baptisés, soyez des imitateurs du Christ, comme lui est l'imitateur du Père", disait S. Ignace d'Antioche. Le baptême ne fournit donc pas une carte d'identité ou un passeport. Il est porteur d'une responsabilité à assumer, un engagement à vivre selon l'Esprit, pour faire un seul Corps, l'Eglise, qui puisse, elle aussi, vivre de l'Esprit du Christ et dans l'Esprit du Christ.
Ce qui veut dire encore que tout baptisé doit faire de l'Evangile sa nourriture, pour apprendre de la bouche même de Jésus comment vivre de cet Esprit et en témoigner.
Par ailleurs, et depuis quelques dizaines d'années, on parle d'un deuxième baptême "dans l'Esprit Saint". C'est une particularité de la tradition protestante pentecôtiste, où il existe un deuxième baptême qui, dit-on, se manifeste visiblement par le don des langues ou le parler en langues. Or, ce vocabulaire a été repris dans l'Eglise catholique par le mouvement charismatique, appelé aussi le Renouveau. Dès lors, pour éviter toute ambiguïté et toute confusion, on parlera chez nous de l'"effusion de l'Esprit", expression tirée des Actes des Apôtres.
L'effusion n'est pas un second baptême, mais comme un renouvellement ou une réactualisation de la grâce du baptême et de la confirmation. C'est une expérience spirituelle, une maturation de la foi, une prise de conscience qui peut faire changer quelque chose dans ma vie. Par exemple, améliorer ou intensifier mes relations avec Dieu dans la prière ou mes relations avec les autres, me rendre plus conscient d'une faute ou d'un don reçu… L'inspiration d'un pardon, d'une réconciliation, d'une conversion… Une meilleure compréhension de l'Evangile…
Cette "effusion de l'Esprit" peut aussi être demandée à l'occasion d'un engagement ou d'une mission à remplir dans l'Eglise, un service dans l'Eglise locale, etc. Il s'agit avant tout "d'une prière de la communauté fraternelle". Ce qui relève du "sacerdoce commun des fidèles". De toute manière, ce n'est pas un deuxième sacrement ou un deuxième baptême. Ce n'est pas non plus le seul moyen d'être ouvert à l'Esprit, ou d'être renouvelé par son souffle. En effet, il faut toujours le répéter, l'Esprit n'est prisonnier de rien ni de personne, doctrines ou Eglises. Il souffle où il veut et quand il veut. Mais c'est à chacun de l'accueillir.
P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)
13:31 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : baptême, foi, immersion, eau, colombe, esprit, vie
30.12.2008
Homélie de l'Epiphanie 2009
Homélie de l'Epiphanie du Seigneur
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a, 5-6 ; Mt 2, 1-12
Gaspar, Melchior et Balthasar ! Légendes et folklores ont ainsi réussi à préciser le nombre de mages évoqués par l'évangile et même à les "baptiser"… Mieux encore, la cathédrale de Cologne conserve les reliques de douze mages, devenus d'ailleurs des rois.
Joyeux supplément, la fève et le gâteau de circonstance, qui permettent l'élection du roi d'un jour et d'une reine tout aussi éphémère. De bons moments en perspective !
Curieux comme nous le sommes, respectueux du scientifique et par trop matérialistes, nous voudrions découvrir la "vérité" sur cette étoile mystérieuse. Etoile nouvelle ou comète repérable ? Il existe même un "puits des mages" entre Jérusalem et Bethléem, à l'endroit où l'étoile se serait arrêtée pour la deuxième fois !
Nous sommes hélas ! de très mauvais lecteurs. Les subtilités symboliques nous échappent et nous ne percevons guère les références constantes au passé et aux textes de la Tradition, par manque flagrant de culture biblique. Les auditeurs juifs, auxquels s'adressait Matthieu, étaient mieux armés que nous pour saisir d'emblée et retenir le sens du récit.
Ici, l'histoire se fait thème : Jésus est bien celui qui avait été promis à Israël. Il est le vrai chef du peuple de Dieu. Michée n'a-t-il pas désigné Bethléem comme patrie du pasteur et sauveur, du prince de la paix ?… Et la Parole du Seigneur adressée à David : "C'est toi qui feras paître Israël mon peuple et c'est toi qui sera le chef d'Israël", n'est-elle pas prophétie pour ce "Fils de David", né à Bethléem ?
Mais il faut aussi expliquer l'inexplicable. Des juifs, bénéficiaires de la promesse, peuple élu, vont se montrer indifférents et même hostiles à Jésus, durant toute sa vie, et même après sa mort et sa résurrection. La primitive Eglise en fera la douloureuse expérience. Par contre, de très nombreux païens vont accueillir l'Evangile jusqu'à constituer "un nouveau peuple", qui prendra la relève, pour devenir "lumière du monde".
Forts de prophéties quelque peu imprécises et de traditions solides, les maîtres de la religion attendraient le Sauveur à Jérusalem, centre de la terre et même au Temple, maison de Dieu. Mais voici, vexation suprême, que l'ultime révélation est saisie par des païens et que c'est vers une modeste famille d'une petite ville de province que vont s'orienter ces nouveaux croyants, chargés de cadeaux réservés aux rois.
On comprend ainsi l'inquiétude jalouse du prince régnant et celle du peuple privilégié. La réaction des prêtres et des scribes peut davantage étonner. En effet, leur connaissance des Ecritures leur donnait bien des raisons d'être attentifs à l'étrange question. Trop sûrs d'eux-mêmes et de leurs certitudes a priori, les voici rendus imperméables à la surprise et à la nouveauté. Ils ne se dérangeront pas pour un problématique "roi des juifs" qui ne correspond guère à leurs critères définitifs.
Ainsi, Jérusalem, qui rêvait d'un rayonnement universel, a refusé la lueur inattendue, tout en orientant les chercheurs dans la bonne direction. Un conseil de sagesse, mais doublé d'un piège habile dressé par un monarque gourmand de pouvoirs et craignant les menaces d'un messianisme temporel.
L'Epiphanie n'est pas l'événement unique d'un passé lointain, dont on fête passivement aujourd'hui le souvenir et son histoire dorée. Manifestation de Dieu, elle se répète tout au long de l'histoire. Aujourd'hui encore, bien des "païens" et des "étrangers", mages modernes, se laissent interpeller et guider par des étoiles qui surgissent dans le ciel de leur conscience. Eux aussi se tournent d'instinct vers la "nouvelle Jérusalem", son "peuple choisi", ses prêtres et ses docteurs. Eux aussi cherchent un roi, un messie, un sauveur, un certain Jésus, prince de l'amour, de la justice et de la paix. Saurons-nous humblement accueillir ces questionneurs dérangeants, qui peuvent nous révéler des lumières enfouies sous nos certitudes étroites, des vérités cachées par la sclérose de nos habitudes ?
Peut-être pourrons-nous leur indiquer le chemin, leur communiquer les prophéties. Mais saurons-nous les accompagner en chemin pour découvrir avec eux un Jésus dépouillé des dorures dont nous l'avions accablé et une Bonne Nouvelle purifiée de nos interprétations et de nos applications qui la vident de sa substance ?
Nous voici invités à refaire de notre vie une "marche à l'étoile".
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
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26.12.2008
Homélie de la Sainte Famille, année B
Homélie : La Sainte Famille, B
Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3 ; Hb 11, 8, 11-12, 17-19 ; Lc 2, 22-40
Mais, qu'est-ce que la famille chrétienne? A la fin du IIe siècle, un auteur chrétien expliquait au païen Diognète, qui l'interrogeait sur le christianisme, que les chrétiens "se marient comme les autres et ont des enfants comme les autres". Reste à savoir ce que signifie exactement ce "comme". Et comment préciser l'originalité de la famille chrétienne sans savoir ce qu'est une famille "naturelle". Or, il n'existe pas de modèle de la famille selon la nature, mais bien différentes conceptions, selon les cultures, les civilisations, les époques.
Pour nous, la famille est constituée au moins par un père, une mère et un enfant, qu'il soit du couple ou adopté. Beaucoup s'étonneront donc d'apprendre que "ni le grec, ni le latin, pendant longtemps, ni les langues germaniques et romanes, n'ont eu un terme pour désigner exclusivement le groupe constitué par "père, mère et enfant". Le terme "familia" désignait uniquement l'ensemble du personnel placé sous l'autorité du père. A la fin du XVIIe siècle encore, le dictionnaire de l'académie française donne à la famille le sens de "tous ceux d'un même sang, comme enfants, frères, neveux". Aussi, à la même époque, la "Famille de S. Joseph", représentée par les peintres compte habituellement Jean Baptiste et sa mère, parfois toute la parenté, jusqu'à vingt-trois personnes.
Durant des siècles, l'existence de la société, constituée par Jésus, sa mère Marie et son père nourricier Joseph, n'a fait l'objet d'aucun commentaire, ni suscité aucun élan de piété. C'est au XVIIe siècle, à partir de la dévotion à S. Joseph, que naissent les premières et timides initiatives pour chercher à Nazareth des leçons pour la vie de famille. S'il est vrai que l'Evangile n'a proposé aucun modèle de la cellule familiale, par contre, il invite tous les chrétiens, et donc les époux et les familles, quelles que soient leurs conditions culturelles et sociales, à incarner dans les réalités de leur temps et de leur milieu la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et le commandement nouveau de la charité universelle.
Quand les homélies des premiers siècles tracent le portrait idéal de la famille heureuse, on y trouve la femme "pudique et réservée", qui considère son mari "comme son seigneur et maître"… Un "modèle" qui n'est pas inspiré par les enseignements et les valeurs évangéliques, mais qui reflète, tout simplement, les coutumes paternalistes orientales de l'époque, imprégnées d'une longue tradition de domination masculine.
La famille chrétienne ne peut donc s'arrêter définitivement à aucun modèle. Elle doit les assumer et en même temps les juger tous à la lumière de l'Evangile, toujours à scruter, méditer et découvrir. Les modèles de familles changent, mais la vocation à la sainteté demeure. La famille chrétienne sera, à toute époque et dans toutes les cultures, semblable à toutes les familles, et en même temps différentes, car elle se doit d'être expérience et expression d'une vie de foi, d'amour, de service de Dieu et des autres, proches et lointains. Celle qui prend au sérieux les béatitudes et se laisse constamment libérer par l'Evangile des chaînes de l'égoïsme et du culte des idoles que célèbre l'esprit du "monde". Par la Parole de Dieu, elle se laisse construire, comme un royaume de justice, de paix et d'unité dans la diversité. Elle cultive le respect mutuel, la communication ouverte et la communion, l'accueil généreux à la vie et aux autres, le souci de partage. Elle est communauté où l'on prend soin de la perle rare et précieuse du pardon… Elle est cellule d'Eglise, Eglise domestique.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
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22.12.2008
Homélie de Noël 2008
Homélie de Noël 2008
Nativité du Seigneur
(Le Missel propose quatre messes : pour la veille, la nuit, l'aurore et le jour de la Nativité)
Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, nous avons mille raisons de désespérer… Et, pendant que nous fêterons joyeusement Noël, les faits de guerre, les maladies, famines et crises… feront aussi l'actualité.
C'est dans ce monde-là, dans ce genre de ténèbres, que Dieu s'est fait petit bébé, fragile, non pas dans la sécurité de la maison familiale, mais au cours d'un déplacement obligatoire, et sans même trouver place dans la salle d'hôtes de l'auberge bondée. Selon Luc, sa mère l'a déposé dans une auge destinée au bétail, probablement moitié taillée dans le sol rocheux et la paroi de la grotte, et moitié façonnée en argile. Marc, lui, ne raconte rien. Matthieu se contente de dire que Jésus est né à Bethléem et qu'il reçut, à la maison, la visite des mages.
Mais les journaux n'en ont pas parlé. Tout cela paraît excessivement discret pour l'arrivée d'un libérateur attendu. Une discrétion qui nous étonne, voire même qui nous irrite, tellement cela cadre peu avec nos impatiences, nos agressivités et nos prédilections pour la manière forte et la contrainte. Mais c'est la manière de Dieu de faire la paix, en prenant le risque de la faiblesse et de l'amour, c'est-à-dire aussi de la patience, du pardon et de la réconciliation.
Dans la liturgie du jour de Noël, c'est Jean qui nous apporte la Bonne Nouvelle, mais tout autrement. "Noël, c'est l'irruption de l'éternité dans le temps" (Urs von Balthasar). C'est la venue parmi nous "du véritable exégète (interprète) de Dieu" et même, comme dit l'épître aux Hébreux, l'"expression parfaite de son être", à tel point qu'on peut l'appeler son Fils. "Qui m'a vu a vu le Père", dira-t-il plus tard.
Mais Jean, le mystique, ne parle pas de l'enfant Jésus, ni de la crèche, ni de bergers, d'anges, de trompettes, ni de mages. Jean évoque la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu, la Sagesse dont parle l'Ancien Testament, ou le Logos, comme disaient les philosophes grecs. Jean va appliquer ces notions à un être historique, concret : Jésus de Nazareth. Autrement dit, son intuition fut de percevoir comment ce qui était dit de la Parole de Dieu et de sa Sagesse dans l'Alliance ancienne, et ce que disait la culture grecque pour exprimer l'incréé - ce qui est hors du temps - se vérifiaient en la personne de Jésus.
Jean remonte à la Genèse… Au commencement, Il était. C'est par Lui que Dieu a créé le monde. C'est en Lui qu'est la vie, en Lui que Dieu se révèle. Tout ce qui vit tient l'être de Lui. Il est la lumière qui éclaire tout être humain, c'est-à-dire le principe qui permet à chacun de se comprendre lui-même. La lumière des origines a un nom : le Verbe créateur. Il est bien Vie et Lumière.
C'est par son Verbe, par sa Parole, que Dieu crée le monde et par Lui aussi qu'il se manifeste à la création tout entière. Le Logos est non seulement la Parole de Dieu, mais aussi sa Sagesse et sa Loi… "Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous". Le Verbe, qui existe de toute éternité, est entré dans le temps et dans l'histoire humaine. Il a planté sa tente dans notre désert. Il est venu comme "Grâce et Vérité". Vérité, ce qui veut dire : C'est bien ainsi qu'est Dieu. Et grâce signifie : "Dieu est l'amour pur et gratuit".
En Jésus, être humain, la communauté des disciples de Jean a su voir la gloire de Dieu. C'est-à-dire : une qualité, un rayonnement, qui relèvent de Dieu. C'est pourquoi la théologie qui suivra parlera de divinité.
Mais pour Dieu, et donc pour son Verbe, il n'y a pas de temps. La Bonne Nouvelle du Verbe fait chair n'est pas seulement d'hier, mais d'aujourd'hui. Le Christ naît chaque jour, il est crucifié chaque jour. La Bonne Nouvelle fait partie de l'actualité immédiate. Elle est toujours création et donc créatrice. Une Parole d'amour, de vie, de libération, de miséricorde, de pardon, de solidarité.
Fêter Noël, c'est nous souvenir et croire activement que nous sommes porteurs de lumière et d'espérance au creux des horreurs de ce monde. Faire naître et rayonner Jésus, c'est témoigner que nous sommes vraiment des artisans de paix, des hommes et des femmes capables de pardonner, de se réconcilier, d'être solidaires à la manière du Christ. Bien sûr, nous ne sommes pas responsables de tout. Bien sûr, on ne peut pas grand chose, mais chacun est responsable du peu qu'il peut entreprendre là où il est. C'est le premier pas de l'espérance. Et, comme le disait Raymond Devos, "Rien c'est rien, mais un petit rien c'est déjà quelque chose".
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
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13.01.2008
Homélie du Baptême du Seigneur, année A
Homélie : Baptême du Seigneur, A
Is 42, 1-4 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Nous ne sommes pas pétris de culture biblique. Nous n’avons pas appris à jongler avec la panoplie d’images et de symboles qui ont façonné la mentalité du peuple d’Israël. Que pouvons-nous comprendre du baptême de Jésus comme manifestation de Dieu dans le monde ? Nous risquons de l’imaginer en DVD. Mais, à l’époque, la télévision n’existait pas. Personne n’a filmé l’événement, personne n’a enregistré les déclarations du baptiseur, ni les paroles du baptisé. Les évangélistes ne sont pas des journalistes, ni des historiens. Par contre, ils sont témoins de ce qu’ils ont vécu avec Jésus. Témoins de ce qu’ils ont expérimenté avec ceux et celles qui furent les premiers chrétiens.Aujourd’hui, en cette fête que les chrétiens d’Orient célèbrent comme Epiphanie, car c’en est une, les trois lectures bibliques viennent de nous en décrire l’annonce, le signe ET sa concrétisation dans la vie de l’Eglise naissante.
Des siècles auparavant, des prophètes avaient évoqué un Messie venant guérir l’aveuglement spirituel d’Israël par le feu. Isaïe, pour sa part, présentait l’élu de Dieu recevant son Esprit. Un Messie qui n’écrasera pas le roseau froissé, qui n’éteindra pas la mèche qui faiblit. Un libérateur pour les captifs, une lumière pour les aveugles de l’esprit.
Jean le baptiseur, lui, annonçait un Messie tout proche, qui baptiserait dans l’Esprit Saint et le feu. Sans trop savoir ce que cela pouvait signifier exactement. Or, le feu purifie ce qui est contagieux et réduit en cendres les idoles. Il y a aussi le feu de la Parole, le feu de l’Amour, le feu qui cautérise et guérit les blessures.
Jean avait l’étoffe d’un libérateur. Il s’adressait à tous, incirconcis, malades, mendiants, et même étrangers. A tous ceux et celles dont les idées et le comportement étaient mal vus des autorités religieuses et des cercles pieux. Il osait même dire leurs quatre vérités aux hommes de pouvoir, tant civil que religieux. Cependant, Jésus ira plus loin qu’un nouveau rituel de purification comparable à une " lessive spirituelle ". Il s’agira de plonger dans la mort du Christ pour entrer avec lui dans l’univers de la résurrection. C’est-à-dire renaître à une vie nouvelle, quitter le strict régime de la Loi, pour adopter celui de l’amour qui est communion et miséricorde. Luc nous l’explique en nous faisant découvrir, dans les Actes, comment les premières communautés chrétiennes ont émergé, péniblement, de traditions figées et de jugements étroits.
C’était l’époque où Paul, un pharisien intolérant, ennemi numéro un des chrétiens, venait d’être baptisé. Ces jours-là, un " tract " était distribué à l’entrée du Temple, des synagogues et dans les nouvelles petites communautés qui se réclamaient du Ressuscité. Ce pamphlet, intitulé " l’imposture de Joppé ", émanait des milieux chrétiens, composés surtout de juifs convertis. Il condamnait l’attitude scandaleuse de Pierre, qui avait osé fraterniser avec un centurion païen, alors que, pour un juif, c’était un crime que d’avoir ne fut-ce que quelque contact avec un païen impur (Ac 10, 28).
Le comble ! La déclaration de Pierre s’adressait à une assistance en majorité païenne… Et que dit-il ? Il s’est rendu compte que Dieu est impartial et, qu’en toute nation, quiconque le craint et pratique la véritable justice trouve accueil auprès de lui " (Ac 10, 34-35). On racontait même que les croyants circoncis, qui avaient accompagné le chef des apôtres, avaient été stupéfaits de voir l’Esprit Saint tomber sur ces gens qui n’avaient même pas reçu le baptême (Ac 10, 44-45).
On imagine aisément la suite. Pierre, de retour à Jérusalem, dut longuement se justifier pour être entré chez des incirconcis notoires et d’avoir mangé avec eux (11, 1-3). Et que répond-il ? : " J’ai enfin compris ce que voulait nous dire le Seigneur : " Jean a donné le baptême d’eau. Mais vous, vous allez recevoir le baptême dans l’Esprit Saint. " Voilà l’essentiel, voilà la nouveauté.
L’histoire des tracts est fictive. Mais elle résume ce que Luc détaille dans les Actes des Apôtres. Ce qui signifie que les proches de Jésus eurent du mal à interpréter les actes et directives du maître. Comme nous avons peine à nous laisser constamment éclairer et convertir au rythme des surprises de l’Esprit. Or, l’Esprit ne cesse jamais de contester les raideurs sclérosantes de la lettre et de faire éclater les ghettos, les barrières et autres obstacles que nous ne cessons de construire.
Chaque époque a ses prophètes qui interprètent les signes de leur temps. Ils inspirent des réformes et indiquent de nouvelles voies à suivre. Chaque époque a aussi ses nostalgiques. Des croyants frileux, qui se réfugient sous la protection des règlements, et tentent de fermer les portes que l’Esprit s’efforce d’ouvrir. Chaque époque a ses Paul, inspirés, qui osent et qui risquent. Chacune a ses Pierre, qui hésitent, discernent, et finissent par s’engager. Chaque époque a ses " résistants " et ses " intégristes ", qui vivent dans la méfiance, le soupçon, la peur, l’ignorance et crient au sacrilège.
Ne refusons pas de nous laisser baptiser par l’Esprit Saint et d’écouter cette voix qui vient du ciel : " Ce que Dieu a rendu pur, toi, ne vas pas le déclarer immonde ". Osons faire confiance à l’Esprit qui nous dit, comme à Pierre, de répondre positivement à l’invitation des païens, des sans dieu, des sans religion. " Sans aucun scrupule ", précise Luc (Ac 11, 12). Il y a 45 ans, l’Esprit s’est efforcé, par le Concile, de nous faire comprendre, par exemple, que sainteté et vérité sont aussi présentes dans les autres Eglises. Et même dans les religions non chrétiennes. " L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les diverses religions ", précise Nostra Aetate, 2.
Encore faut-il passer de la zone sereine des principes à leur incarnation dans la vie quotidienne. Ce qui dépend de nous tous et de chacun. Moi, comme vous. Mais, ce n’est jamais sans risques… Nous voici donc invités à nous laisser baptiser dans l’Esprit en y mettant le prix.
P. Fabien Deleclos, franciscain
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06.01.2008
Epiphanie
Is 60, 1-6 ; Ps 71 ; Ep 3, 2-3a, 5-6 ; Mt 2, 1-12
Ces pèlerins venus de l'Orient, ces chercheurs de sens, n'étaient certes pas des rois. Pas plus qu'ils n'étaient trois. Mais l'Epiphanie, rappelait le mystique Zundel, c'est la fête des signes. Des signes que Dieu nous fait. Signes dans la nature, dans l'histoire ou en nous-même. Des siècles avant Jésus-Christ, par exemple, Balaam, un devin réputé, donnait déjà un oracle… "Du peuple d'Israël monte une étoile, surgit un sceptre" (Nb 24, 15-17). Or, Balaam, prophète malgré lui, n'appartenait pas au peuple d'Israël. Les mages non plus. L'Esprit souffle où il veut, même chez les païens. Et les poètes de Dieu nous transmettent ces messages en symboles. L'étoile des mages était tout simplement dans les Ecritures.
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