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03.10.2009

Homélie pour la fête de S. François d'Assise

2 Homélies pour la fête de saint François d'Assise (1981 et 1986)

Si 50, 1. 3-7 ; ou Mi 4, 1-4 ; Ga 6, 14-18 ; ou Rm 12, 14-21 ; Mt 11, 25-30 ou Lc 9, 1-6 ; ou Lc 10, 1-9

 

Il y a des métiers dangereux. Il y a des vocations très périlleuses, par exemple celle qui consiste à proclamer la Parole de Dieu dans toute sa vérité, dans toute sa rigueur, sans complaisance et sans compromis. C'est la vocation des prophètes. Ils prennent des risques énormes. L'évangile vient de nous le rappeler. Ils sont généralement maltraités, emprisonnés et même tués. Jésus, le plus grand des prophètes, n'a pas échappé à la règle.

Il y a cependant des prophètes qui font l'unanimité, admirés et très aimés. Ce sont les prophètes morts. Morts et de préférence canonisés. A ce stade silencieux de leur existence, ils ne sont ni encombrants, ni gênants, ni dangereux. On peut donc sans risque les applaudir, vanter leurs exploits, les citer en exemple, surtout aux autres… De toute manière, cela n'engage à rien.

François d'Assise ne fait pas exception. Nous l'aimons bien. Nous l'aimons beaucoup. Tous. Après 8 siècles, il a encore le statut de vedette. Il séduit même des incroyants.

Et cependant, nul d'entre nous n'aimerait l'avoir devant soi critiquer notre genre de vie et nous inviter à une complète conversion. Nul d'entre nous n'aurait voulu l'avoir pour fils.

Pendant 20 ans, il a vécu dans le style de vie de son père et de son milieu. Une bourgeoisie naissante, riche de son commerce et de son influence. Le bien-être est à portée de sa main. Le pouvoir aussi, elle rêve de supplanter la noblesse. Un monde de parvenus, comblés et ambitieux. François est de ceux-là, son avenir est assuré, il a de l'argent et il en profite. C'est la Dolce Vita.

Deux expériences malheureuses vont le sauver : un échec militaire suivi de 12 mois de prison et une grave maladie… vont lui faire voir les personnes et les choses autrement. Sa vision et son sens de la vie vont changer.

Il ne va pas se révolter, mais retourner aux valeurs essentielles. Il ne va pas maudire le monde, ni même rompre avec lui, mais il va prendre ses distances, pour aimer avec plus de liberté, pour aimer autrement. Non plus pour posséder, pour avoir, pour dominer, mais pour offrir, partager, donner.

Son père, il l'a admiré. C'est pour lui le symbole du bien-être, de la carrière réussie, de l'influence, du prestige, de l'argent gagné et accumulé. Converti, François ne va pas émettre des théories, mais il va prendre le contre-pied de la mentalité, du style de vie de son père et de son milieu. Il va vivre autrement et dans un autre esprit.

François ira même jusqu'à renoncer à sa noble carrière de chevalier, à son avenir de riche commerçant. Une folie, un scandale.

A la maison, c'est la déception, la colère, les menaces. Le père n'aura même pas l'occasion de renier son fils ni de le déshériter. C'est François qui fera le premier pas. Il partira en laissant tout, même ses vêtements. Le voici libre pour se consacrer à ce qui est plus important, ce qui est vital.

Qui prierait aujourd'hui de tout son cœur pour avoir un fils ou une fille de cette trempe ?

Jusque-là, François a suivi une sorte d'intuition. Il en trouvera peu à peu confirmation dans l'Evangile. Il va vouloir véritablement s'identifier à Jésus Christ, frère universel, libre, pauvre, intensément humain, simple, exigeant et bon. C'est parce que le Christ a été pauvre qu'il a voulu, lui aussi, être pauvre. Mais la pauvreté est une attitude fondamentale qui prend l'être tout entier, et pas seulement sa bourse, ses meubles ou ses vêtements.

La première pauvreté, c'est d'être libre vis-à-vis du savoir, du pouvoir et de l'avoir. Libre, c'est-à-dire être désencombré et n'être ni possédé ni emprisonné par aucune richesse, qu'elle soit naturelle, monétaire, foncière ou culturelle. Une libération et un détachement qui donnent accès à l'essentiel et à l'infini pour qui nous sommes vraiment faits.

Comme au temps de François, et pour des raisons semblables, à la fois économiques, éthiques et politiques, le fossé s'élargit entre riches et pauvres, entre ceux qui travaillent et ceux qui chôment.

François ne nous apporte pas de solutions toutes faites pour résoudre les problèmes de notre temps. Et cependant, il a quelque chose à nous dire aujourd'hui. Il est allé à contre-courant du système de valeurs de son époque. Il nous invite aujourd'hui à faire de même. Il nous apprend une autre manière de vivre.

Dans cette autre manière de vivre, il n'y a pas seulement un grand détachement des choses temporelles, mais un grand amour de la nature. On a fait de François le patron des écologistes. En son nom, on bénit les canaris, les chats, les chiens et les chevaux. Mais l'intérêt et l'amour qu'il leur portait n'est pas celui auquel nous pensons. Pour François, la nature n'est pas un simple cadre charmant et agréable. La qualité de l'environnement n'est pas pour lui un problème de chlorophylle ou d'air pur. La nature, c'est un véritable milieu divin, où tout être créé, même un caillou, est un frère ou une sœur en qui Dieu est présent et qui est présent en Dieu, qui lui parle de Dieu. Si François aime la nature et les animaux, c'est parce qu'il est amoureux et passionné du Christ. Son frère le soleil, c'est le symbole de Dieu. Il lui parle de Dieu, car il est beau, il rayonne, il illumine. Même la mort, il va en parler, il va l'accueillir avec une grande bienveillance : elle est sa sœur.

Mais les frères et sœurs qui ont priorité, ce sont les être humains. Il va les respecter, les aimer, les réconcilier. C'est avec le même respect et la même simplicité, le même amour, la même tendresse, qu'il traite l'évêque ou le lépreux, les chevaliers ou le mendiant, les princes ou les paysans. Ils sont parfois divisés par l'incompréhension, la jalousie ou la haine. Il va les réconcilier, parce qu'ils n'ont qu'un seul et même Père.

C'est parce qu'il aime intensément Jésus Christ et qu'il veut s'identifier à lui, qu'il va aimer comme lui les hommes et les femmes, les pauvres et les riches, les malades et les bien-portants et tout ce qui existe, parce que tout vient de Dieu.

Mais il n'aime pas pour conquérir, pour prendre, pour posséder. Il aime vraiment, c'est-à-dire gratuitement. Il est infiniment respectueux des êtres et de l'être tout entier. Son regard est pur, parce que son cœur est pur, c'est-à-dire sans convoitise. Quelle leçon pour nos appétits démesurés et nos gourmandises insatiables !

François a beaucoup à nous dire.

Pour entrer dans cette année jubilaire avec un cœur libre et apaisé, peut-être devrions-nous apprendre de lui la bienveillance envers les êtres, la simplicité dans nos relations avec les autres, plus de détachement envers les biens matériels, et peut-être aussi accepter de bon cœur de réduire notre train de vie, de partager davantage pour que d'autres puissent encore vivre.

L'eucharistie nous facilite cette conversion, puisqu'elle nous rassemble, tous différents, dans l'unité de la foi. Elle est invitation à la réconciliation et au pardon. Elle nous propose un idéal de monde nouveau, où chacun, à la table du banquet, partage de son pain et de ses biens, pour que tous, frères et sœurs, puissent être nourris.

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

1925 - 2008

Homélie pour la fête de St. François d'Assise

(en 1986, église N.D. des Grâces, Chant d'Oiseau)

 

Dans les années 80, un auteur franciscain faisait très justement remarquer que le charisme de François, ce n'est pas tellement la pauvreté. D'autres l'ont fait avant lui. "Lui, c'est un pauvre qui chante, il fait chanter l'Evangile et il fait chanter toute la création".

Là, peut-on dire, il est unique.

Les prières de la liturgie de ce jour dessinent d'ailleurs un portrait complet et fidèle de François d'Assise. En bref, il a mené une vie humble et pauvre, tout à l'image du Christ, une vie pleine de joie et de charité. Un cœur d'apôtre simple et généreux. Beaucoup de tendresse pour tous les êtres humains, mais aussi pour toutes les créatures. Une vie dans laquelle tout se tient et tout s'enchaîne. C'est là que se situe le secret du bonheur que François a vécu et enseigné. C'est le message permanent qu'il nous transmet encore aujourd'hui.

Un message qui tombe à pic, dans une époque plutôt morose, où il est souvent question de déprime. On ne trouve guère de fondement humain à l'optimisme.

Mais, précisément, François n'a pas trouvé son parti pris de la joie, sa joie de vivre et son optimisme jusque dans la souffrance et les épreuves, dans une espèce de bonheur humain. Il les a trouvés ailleurs.

Il n'était pas constamment et fébrilement dans l'attente de bonnes nouvelles pour assurer son bonheur et sa joie. La Bonne Nouvelle, il la recevait en permanence… Voici son secret qui est le secret gigantesque du chrétien.

Son bonheur et sa joie, il les a trouvés dans l'expérience de la bonté de Dieu, dans la foi et l'amour qui produisent la joie de la vie.

Pour François, la tristesse, c'est le mal babylonien. Et il voulait faire de ses frères les dénonciateurs de ce mal. Mais la joie dont il parlait, la joie dont il vivait n'était pas une simple émotion ou un frisson agréable. Il s'agit d'une joie intérieure tellement profonde que rien ne peut l'altérer, ne joie qui ne se mesure pas à l'éclat du rire, mais à sa permanence en toutes circonstances, une sorte d'état de joie qui seule est capable de donner aux chrétienne cet air sauvé que Nietzsche cherchait en vain sur le visage des croyants.

La joie chrétienne n'est pas une question de caractère ni de tempérament, ni le privilège de quelques-uns. Elle ne dépend pas de la pluie ou du beau temps, de la santé ou de la maladie. Elle est le fruit de l'Esprit, et donc de la charité enracinée en Dieu.

Comme François d'Assise, l'être charitable connaît la joie, parce qu'il est capable de découvrir Dieu présent en l'autre, parce qu'il sait que l'autre aussi est aimé du Seigneur et que lui également reçoit des dons de l'Esprit.

C'est à ce niveau qu'il faut comprendre la courtoisie, l'amabilité et la bienveillance que l'on attribue à François d'Assise, St Bonaventure l'expliquait ainsi : "A force de remonter à l'origine première de toute chose, il en avait pour elle toute une amitié débordante et il appelait frères et sœurs les créatures même les plus petites, car il savait qu'elles et lui procédaient du même et unique principe".

C'est ce qui le rendait constamment capable d'émerveillement : "Loué sois-tu, notre Créateur, pour notre frère le faisan." Et pourquoi la louange du frère Soleil ? Parce qu'il est témoignage du Seigneur, parce qu'il rappelle à François que c'est Dieu aussi qui l'a créé. Ils sont donc frères. Il est ainsi capable de louer Dieu pour le chant strident de sa sœur cigale, comme s'il s'agissait de chœurs angéliques.

Chez François, et cela n'a rien d'étonnant, la joie se rattache toujours au détachement, à la pauvreté, qui dégage de l'accessoire et permet de mieux découvrir l'essentiel. Parce que la vraie joie n'est pas du tout le fruit d'un prestige quelconque, du plaisir ou de l'opulence. Elle se nourrit de choses simples.

Dans la "Cité de la Joie", qui est le titre d'un livre mais aussi le nom d'un des quartiers les plus pauvres d'une ville qui compte 300.000 sans-abri dans la rue, Dominique Lapierre écrit : "Au chœur de cet enfer, je trouve plus d'héroïsme, plus d'amour, plus de partage, plus de joie et finalement plus de bonheur que dans bien des villes de notre riche Occident…".

Nous avons besoin de réintroduire la joie dans nos cœurs et dans nos maisons, dans nos communautés et dans nos cités. Mais il ne faut absolument pas la confondre avec le plaisir, le rire ou la gaieté.

Seigneur, fais-nous emprunter les mêmes chemins que François pour suivre ton Fils et vivre unis à toi, pleins de joie et de charité.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

29.06.2008

Homélie de la fête des S. Pierre et Paul

Homélie de la fête des S. Pierre et Paul

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8, 17-18 ; Mt 16, 13-19

Des trois textes que nous venons d'entendre, il y a cinq lignes que nous avons certainement retenues parce que nous les connaissons bien depuis notre enfance : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise… Je te donnerai les clés du Royaume des cieux…".

Comme nous sommes aisément obsédés par des idées ou des besoins de pouvoir et de domination, nous voyons aussitôt Pierre, et donc ses successeurs, comme chefs puissants, détenteurs d'une autorité divine. L'Eglise serait comme un corps d'armée. Le Pape étant le commandant suprême ; les évêques des commandants de régiments ; et les prêtres, sans doute des adjudants. Tout en bas, la troupe disciplinée et soumise. Et, à tous les niveaux, il suffit d'obéir, le petit doigt à la couture du pantalon, pour exécuter les ordres.

Mais, précisément, l'Eglise, ce n'est pas cela du tout. Ni de loin, ni de près. Pas plus qu'elle n'est démocratie; avec une majorité qui détient le pouvoir et une minorité qui forme l'opposition. L'évangile ignore ce vocabulaire et ces conceptions militaires ou politiques. Jésus n'a cessé de démythifier le pouvoir humain. Il parle de service et de serviteurs, de corps vivant et de communion. Mais c'est nettement plus difficile à comprendre et à réaliser… La preuve…

Pendant des siècles, l'Eglise occidentale s'est organisée sur un modèle de type monarchique et autoritaire. Il a fallu le concile Vatican II pour tenter de revenir à des perspectives moins politiques, plus bibliques, plus spirituelles… Autorité de service, Eglise, corps du Christ, un corps hiérarchisé, mais défini à partir du peuple de Dieu et de la responsabilité collégiale des évêques, successeurs des apôtres… Des apôtres égaux, tous colonnes de l'Eglise, tous représentant du Christ, même si l'un doit assurer la communion entre tous. Mais, comme l'a rappelé avec insistance le synode des évêques en 1986, nous sommes encore loin d'une véritable Eglise-communion, fondée sur la Sainte Ecriture et qui a été tenue en grand honneur dans l'Eglise antique et, jusqu'à nos jours, dans les Eglises orientales. C'est pourquoi, ajoute le document final, Vatican II s'est attaché à ce que l'Eglise soit, comme communion, plus clairement comprise et plus concrètement traduite dans la vie, à la base comme au sommet. Ce qui a sans doute poussé Jean Paul II à demander que soit réexaminée la manière d'exercer la papauté.

Cette perspective de communion force à lire et à comprendre bien des textes autrement… Tu es Pierre, je te donnerai les clés. Pierre (pas qu'un individu), c'est la figure de l'Eglise, expliquait S. Augustin dans l'homélie de la fête des deux apôtres, et ce n'est pas un homme seul, mais l'Eglise dans son unité qui a reçu les clés. C'est bien Pierre qui représente l'universalité et l'unité de l'Eglise, mais ces clés que Jésus lui confie, il les confie à tous. Une responsabilité et un service confiés. "Qui donc va lier, qui délier ? J'ose le dire, ces clés, nous les avons nous aussi. Et que dis-je ? Que c'est nous qui lions, nous qui délions".

Au-delà des grands principes et des réflexions théologiques, l'exemple très concret donné par Pierre et Paul permet de mieux comprendre le sens évangélique de l'autorité et celui de la liberté, le vrai sens de l'unité dans la diversité. Pierre et Paul, c'est, avec des nuances, la confrontation, la différence et même l'opposition entre deux extrêmes. Et cependant, qui s'harmonisent dans la communion.

Pierre, nous dit Luc dans les Actes, fait partie des "hommes sans instruction et des gens quelconques". Paul, c'est le génie pastoral et théologique, l'apôtre par excellence. L'un c'est la tradition, l'autre le progrès. La prudence d'un côté, l'audace de l'autre. Le regard vers le passé et les yeux tournés vers l'avenir. L'homme tenté par la rigidité et la sécurité de la lettre, et l'autre passionné par la souplesse et les risques de l'Esprit.

Paul s'est même opposé ouvertement à Pierre qui, finalement, lui a donné raison. Et Paul a secoué le premier concile de Jérusalem. Il s'est même empressé de dépasser ses conclusions. Tous deux ont manifesté leur courage dans la foi et leur fidélité à la mission, jusqu'au don de leur vie. Nous devrions nous imposer la lecture des Actes des apôtres comme devoir de vacances…

En ces deux hommes si différents, l'Eglise reconnaît combien elle-même ne peut qu'être tiraillée par l'ancien et le nouveau, la prudence et l'urgence, mais toujours pour que naisse l'unité qui, elle, sera toujours au-delà des modèles humains.

C'est pourquoi l'Eglise ne peut mener son aventure à bien si elle n'est à la fois fondée sur Pierre et sur Paul, sur le centripète et le centrifuge, sur les richesses du passé et les nouveautés qu'il nous faut constamment découvrir et accueillir.

Tout cela se vit et s'expérimente au niveau de chaque cellule d'Eglise, qu'elle soit diocèse, communauté locale ou religieuse, ou tout simplement famille. C'est sur le Christ que l'Eglise est d'abord bâtie. Et on la bâtit avec des pierres vivantes. Nous sommes ces pierres de chair et de sang. Et l'eucharistie doit être un véritable chantier de construction pour bâtir l'unité, avec la richesse des diversités, l'esprit de participation et de collaboration à tous les niveaux.

Nous avons beaucoup à apprendre de Pierre et de Paul.

P. Fabien Deleclos, franciscain