16.03.2008
homélie dimanche des Rameaux et de la Passion, A
Dimanche des Rameaux et de la Passion
Mt 21, 1-11 ; Is 50, 4-7 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14 - 27, 66
Gênant, très gênant, ce récit de la Passion de Jésus. Des "croyants", prêtres, théologiens, juristes et même des amis proches du prophète y jouent un bien mauvais rôle. Au milieu de "ceux qui savent" et de ceux qui exercent l'autorité, le Christ apparaît comme un perpétuel incompris, un provocateur, une cause de scandale, une menace pour la sécurité et les intérêts de beaucoup.
Jésus, il est vrai, n'a jamais cessé de défier l'opposition, tant son comportement envers Dieu et envers les humains, sa conception de la religion et de la morale, tranchent avec la lettre des lois, des traditions sclérosées, les étroitesses des légistes… La nouveauté et la fraîcheur de son enseignement, où la rigueur s'inscrit dans la plus grande des ouvertures, ébranlent les immobilismes et les situations acquises. Jésus dénonce par sa parole et par sa vie une religion contaminée par l'esprit du monde. Ce qu'il dit de Dieu et ce qu'il dit de l'être humain, ce qu'il propose et ce qu'il rejette, surprend et choque les experts. Il ébranle même les convictions des plus "pratiquants". "Jamais personne n'a parlé comme cet homme…". Et c'est vrai dans tous les sens du terme.
Jésus Christ est perpétuel gêneur pour les uns, grand espoir pour les autres. Rien n'a changé. Aujourd'hui encore, nous cherchons souvent et même inconsciemment, à relativiser les enseignements du maître, ou les enrober dans des commentaires adoucissants. Nous prions et nous applaudissons volontiers le Christ Roi, mais nous bâillonnons aussitôt la bouche du prophète. Nous chantons de tout cœur "alleluia", mais nous nous bouchons aisément les oreilles quand il parle. Nous nous dérobons quand il appelle. Nous nous cabrons quand il exige… jusqu'à le trahir discrètement en lui préférant nos aises, nos habitudes et notre argent. Jésus se heurte en nous au prix et aux priorités que nous accordons aux valeurs économiques. Entre la Bonne Nouvelle des Béatitudes et les mirages proposés par l'argent, nos choix pratiques sont vite faits.
La "goutte d'eau" qui fit basculer Judas dans le clan des durs et purs, défenseurs et protecteurs de la "vraie religion", fut la folle dépense de cette femme qui, à Béthanie couvrit la tête de Jésus d'un parfum de grand prix. Un scandale ! Une véritable provocation envers les pauvres ! Les disciples en furent indignés et Judas écoeuré . Trop c'est trop. Il fallait coûte que coûte museler ce dangereux prédicateur. Pour trente pièces d'argent, Judas se portait volontaire. Le maître et l'ami d'hier ne valaient finalement pas plus qu'un esclave.
"Si le bœuf frappe un serviteur ou une servante, on donnera trente sicles d'argent (1) à leur maître et le bœuf sera lapidé" (Ex 21, 32). Tragique symbole ! Mais que ne ferait-on pas pour accroître son avoir de quelques billets !
L'ignoble marché de Judas nous scandalise, mais il persiste et se répète aujourd'hui sous d'autres formes. Le prix de la réussite, du bénéfice, de l'opulence, se comptent souvent en valeurs et priorités évangéliques écartées et même piétinées. Les affaires, dit-on, sont les affaires. Et les lois qui président à leur efficacité aveugle sont enracinées dans l'esprit du monde, non dans celui du royaume nouveau. Y introduire le Christ et son enseignement, c'est prendre des risques que peu veulent assumer. Même les meilleurs recherchent de peu glorieux compromis. Et seuls les "fous" suivent le Christ dans son radicalisme qui est folie aux yeux du monde, mais sagesse aux yeux de Dieu.
Le chemin que se fraie Jésus à travers la jungle du monde, il le couvre de ses souffrances et de son sang. C'est ce même chemin qu'il nous propose. Rude aventure qui a plus d'une fois découragé les disciples de la première heure.
Dès la première eucharistie, le Christ était entouré de faiblesse, de trahison, de lâcheté. L'émouvant testament du Maître, ses gestes d'humilité et d'affection, l'inouïe qualité de son amitié, l'éblouissante et séduisante pureté de son message, n'ont pas empêché Judas de quitter la table pour livrer son Maître. Quelques heures plus tard, les Onze, éclairés, réconfortés et enrichis du trésor même de Dieu, veilleront sur leur Seigneur en s'endormant et assureront leur propre sécurité dans la fuite… Un chemin que nous empruntons souvent.
Le simulacre de procès est un modèle du genre. Le pouvoir affuble Jésus d'intentions "politiques". Il faut donc invoquer la "sécurité nationale", faire trembler par les menaces et donner leçon sanglante et efficace par la torture. Même les défenseurs "du trône et de l'autel" accusent et condamnent, mais selon les règles. Il faut des témoins (qui conviennent). Dès lors "les chefs des prêtres et tout le grand conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire condamner à mort". Et de faux témoins, cela se trouve.
Même sans effusion de sang, nous avons aussi chez nous nos soupçons, nos procès, nos condamnations, nos faux témoins, pour faire taire ceux qui luttent pour l'esprit contre la lettre, qui ébranlent des certitudes légalistes, dénoncent certains formalismes de la religion et de la morale, accumulés au cours des siècles. Les premiers adversaires de Jésus, les plus impitoyables et les plus tenaces furent des croyants aveuglément attachés à la lettre de la Loi. Il est dangereux de l'oublier. Ne sommes-nous pas tour à tour, et parfois tout ensemble, Judas et Marie-Madeleine, Pierre et Pilate, Simon de Cirène ou faux témoin ?
P. Fabien Deleclos, franciscain
(1) 1 sicle = environ 11,4 gr.
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09.03.2008
5e dimanche de carême A
Homélie 5e dimanche de carême A
Ez 37, 12-14 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45
La Bible parle beaucoup de vie et de mort. Ce qui n'a rien d'étonnant. De leur côté, les évangélistes nous révèlent le Christ, vainqueur de la mort et ressuscité. Mais pour décrire l'indescriptible, toutes les civilisations utilisent le symbole. La Révélation n'est pas une Parole qui tombe du ciel. Il faut donc partir d'en bas, de l'expérience humaine.
Voyez Ezéchiel, exilé avec des milliers d'autres juifs. Durant des années, il a vu dans le désert des charniers où les cadavres de ses compatriotes se décomposaient au soleil. Il a constaté que les chairs pourrissent, mais que les os résistent. Ce qui lui fera penser au meilleur de lui-même et de son peuple, l'âme et l'esprit. D'où, l'idée d'utiliser cette découverte pour nourrir l'espérance des exilés et prophétiser le retour au pays. Plus tard, c'est l'un de ses disciples qui va traduire son message en une grande fresque symbolique : "La vision des ossements desséchés". Elle représente le peuple d'Israël, mis en pièces et sans espérance. Mais ces débris vont brusquement retrouver nerfs, chair et peau, puis le souffle de vie (lisez le chapitre 37, versets 1 à 14 du livre d'Ezéchiel).
Dans l'évangile de Jean, c'est Jésus qui déclare à Marthe : "… Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais…". … Il n'empêche que Lazare est mort. Jésus dira plus précisément qu'il dort. Ce qui lui donnera l'occasion de le réveiller. A l'époque, les témoins vont se diviser en deux camps : les pour et les contre. Yeshoua ben Josef, prophète pour les uns, mais suppôt de Satan pour les autres. Alors que, pour l'occupant romain, il s'agit en tout cas d'un homme dangereux.
Notre handicap aujourd'hui, c'est d'être trop sensibles aux aspects physiques des miracles et trop peu aux enseignements qui s'adressent à la foi. Les évangiles parlent généralement de "signes". Là où un évangéliste, c'est-à-dire un catéchète, a voulu donner un enseignement, nous lisons un événement réel et historique. Ce qui n'est pas nécessairement le cas. Il faut donc inlassablement se rappeler qu'il ne s'agit pas de reportage pris sur le vif. Les évangiles, écrits plusieurs dizaines d'années après la mort de Jésus, font écho à la prédication des apôtres, à la catéchèse, à l'expérience des premières communautés chrétiennes. Nous sommes au cœur même du monde de la foi, de l'enseignement religieux, du langage symbolique et du témoignage.
Si Jean avait été journaliste, il n'aurait pas raconté l'épisode de l'aveugle-né en consacrant au miracle 2 versets sur 41. Et il aurait plutôt interviewé Lazare sur ses impressions de réanimé, après 4 jours vécus au-delà de la mort. Un scoop !
Mais les vedettes du récit évangélique ne sont ni Lazare ni l'aveugle. C'est Jésus qui est au centre. Et ici, c'est la mort du Seigneur et sa résurrection qui sont évoquées et préfigurées. Jean a fait de l'épisode de Lazare une page essentielle de la catéchèse baptismale. Il s'adresse à ceux et celles qui vont descendre dans l'eau de la rivière ou du lac, comme dans le tombeau de la mort, pour en ressortir re-nés, ressuscités pour une vie nouvelle. Le baptême est déjà une re-naissance, une résurrection. Non pas en un instant, car c'est aussi une affaire de temps. C'est chaque jour que le Christ nous permet de mourir au péché et de ressusciter avec lui.
Et que proclame saint Paul ? C'est l'Esprit qui est votre vie. C'est lui qui ouvre nos tombeaux dans lesquels nous entraînent l'orgueil et la vanité, l'esclavage de nos intérêts et de nos jalousies, nos peurs et nos gourmandises. Et dans ce cercueil, nous pouvons déjà sentir mauvais sans être physiquement morts. Autrement dit : nous sommes nos propres fossoyeurs. Nous creusons notre tombe quand nous faisons confiance aveugle à nos seules lumières et à nos seules forces. Chaque fois que nos options, nos décisions, nos actions, sont inspirées par l'esprit du monde et non pas par l'Esprit du Christ.
Il n'empêche que la chair est singulièrement digne et respectable, puisque le Verbe de Dieu s'est fait chair. De par sa nature, elle est certes destinée à la mort. Mais l'être humain est capable de se laisser éclairer et guider par l'Esprit qui est à l'œuvre en ceux et celles qui l'accueillent. La résurrection n'est-elle pas déjà à l'œuvre chaque fois que nous nous laissons inspirer par cet Esprit qui nous conduit à la recherche de ce qui fait vraiment vivre : amour et paix, justice et vérité. Tout ce qui humanise davantage l'humanité.
La campagne de carême organisée par "Entraide et Fraternité" concrétise parfaitement cet objectif majeur en nous invitant, notamment, à découvrir "un monde où règnent la famine et la malnutrition", alors qu'il y a "suffisamment d'alimentation produite pour nourrir la planète"… "Donnez-leur vous-mêmes à manger, nous répète sans doute Jésus aujourd'hui… Ce qu'il a dit jadis à ses disciples.
P. Fabien Deleclos, franciscain
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02.03.2008
homélie du 4e dimanche de carême, A
Homélie 4e dimanche de carême A
1 S 16, 1b. 6-7, 10-13a ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Nous voici confrontés à la guérison subite d’un aveugle de naissance. Ce n’est pas une raison pour nous laisser aveugler par ce miracle. Les évangélistes ne sont pas des journalistes ni des reporters de presse à sensation. L’élément le plus important de ce récit n’est pas son côté merveilleux, mais les leçons que nous devons en tirer. Car il s’agit d’un signe dont nous devons découvrir le sens. C’est-à-dire le message adressé aux auditeurs de l’époque, et qui nous est adressé encore aujourd’hui. Ce qui implique une réponse, une démarche, une conversion. Ne sommes-nous pas tous, d’une certaine manière, "aveugles de naissance" ?
Contrairement aux apparences, c’est Jésus qui est au centre du récit. La question posée à l’aveugle, aux témoins, aux pharisiens, et aujourd’hui à nous-mêmes, n’est pas : Croyez-vous au miracle ? Mais bien : Pour vous, qui suis-je ? Or, la situation est celle-ci : Jésus, " Lumière du monde ", est confronté à des adversaires, atteints de cécité spirituelle. Un aveuglement du cœur et de l’esprit.
Dès les premiers siècles, ce récit a fait partie d’un ensemble de trois leçons de catéchèse pour préparer les adultes au baptême : La Samaritaine, l’aveugle-né, la réanimation de Lazare. Ce qui faisait dire au futur saint Ambroise à ses candidats au baptême : " Toi aussi, approche-toi de Siloé, c’est-à-dire de celui qui est l’envoyé du Père. (Or, Siloé, est le terme hébreu pour dire " Envoyé "). Et il précisait : " Que le Christ te lave pour que tu voies. Viens au baptême…Viens vite, afin de pouvoir dire toi aussi : je suis allé, je me suis lavé, et j’ai vu. Et pour que tu dises toi aussi : j’étais aveugle et j’ai vu ".
Aujourd’hui, le carême nous donne l’occasion de revivre les étapes d’une conversion toujours nécessaire, afin de pouvoir réaffirmer et rajeunir nos engagements chrétiens. Voyez la lettre de Paul, expliquant aux Ephésiens que le baptême ne provoque pas d’illumination magique, qui nous ferait sortir automatiquement des ténèbres, de l’erreur et du péché. Le baptême est le début d’un itinéraire, qui doit progressivement nous conduire à vivre au jour le jour, comme des fils et des filles de La Lumière. C’est-à-dire des voyants. Or, le voyant doit pouvoir reconnaître ses propres déficiences et ses limites. Il est capable de déceler les valeurs évangéliques. Si le baptême nous branche sur le Christ Lumière, il nous reste à faire fonctionner l’interrupteur pour être à notre tour source de lumière pour les autres. Ou, comme le dit Paul : devenir des voyants qui " produisent " des fruits de bonté, de justice et de vérité.
Au début de l’Eglise, Théophile d’Antioche disait à propos de cet évangile : C’est le péché qui t’empêche de voir Dieu, qui t’empêche de voir clair. Mais tu peux guérir… Confie-toi au médecin. Il pourra opérer les yeux de ton âme et les yeux de ton cœur . Mais, qui est ce médecin ? C’est Dieu qui guérit par le Verbe et par la Sagesse. C’est-à-dire par sa Parole et par son Esprit. Pour que les yeux de ton âme puisse voir, il faut que les oreilles de ton cœur écoutent. L’Evangile c’est la Parole qui guérit. L’homme guéri est ici un modèle de croyant, qui devra progresser peu à peu, et souvent à tâtons, dans la connaissance de Jésus. Voyez l’aveugle-né : Il fait d’abord confiance à Monsieur Yeshoua ben Josef. Point c’est tout. Au tribunal, un pas de plus : il le reconnaîtra comme prophète. Plus loin, il ajoutera " venu de Dieu ". Et quand Jésus se révèlera comme Messie, sa réponse sera un acte de foi : Seigneur, je crois. Mais, guéri par la foi, il va connaître aussitôt l’épreuve des oppositions et des injures, l'incompréhension des parents, les attaques des pharisiens.
Ces derniers, que l’évangéliste dénonce, sont des aveugles spirituels. Ils savent. Ils ont les idées claires, précises, définitives, et sur la religion, et sur le Messie. Ils connaissent l'Ecriture et pratiquent une morale austère. Ils ne cessent de scruter la Loi et tout son arsenal de pratiques, de règlements, de traditions humaines et d’interdits. A tel point que la Loi est devenue leur Dieu. Une forme d’intégrisme. Ce n’est pas un miracle qui pourra les faire changer d’avis. D’autant plus que le prophète de Nazareth enfreint la Loi du Shabbat, (il travaille, il fait de la boue…), ou plus exactement l’interprétation que les pharisiens en font. Pour eux, Jésus ne peut donc être un prophète et encore moins un envoyé de Dieu. Ce n’est qu’un pécheur et même un imposteur. Aveuglés par leurs certitudes et intimement persuadés d’être clairvoyants, ils ne veulent rien entendre de la parole du Christ. Ils se bouchent les oreilles, ferment les yeux et s’enfoncent de plus en plus dans les ténèbres.
Le récit de l’aveugle-né est toujours actuel. Nous pouvons avoir les yeux fermés sur les laissés pour compte de nos sociétés, les oreilles fermées aux cris de ceux et celles qui souffrent de la solitude, de la faim, de la maladie, du chômage. Nos yeux, nos oreilles, nos cœurs, ont besoin d’être davantage ouverts. Que ta Parole, Seigneur, nous dit le psaume, soit la lumière de nos pas. De ait, c’est à force de ne pas écouter que l’on devient aveugle. Car dans la vie spirituelle " on voit par les oreilles ".
P. Fabien Deleclos, franciscain
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24.02.2008
homélie du 3e dimanche de carême, A
Homélie 3e dimanche de carême A
Ex 17, 3-7 ; (Rm 5, 1-2, 5-8 ) ; Jn 4, 5-42
Avez-vous remarqué dans les textes proclamés que tout le monde est fatigué, et tout le monde a soif : soif d’eau et soif d’amour. Autrement dit, " en manque ". Ce qui peut entraîner découragement et récriminations, comme les Hébreux au désert : " Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? ".
Dans la Bible, il y a toujours un lien très étroit entre les événements de la vie et les perspectives de la foi. Autrement dit, la foi nous fait découvrir des interpellations de Dieu dans les événements.
Le futur saint Augustin, au 4e siècle, se demandait pourquoi la Bible se perdait en détails de géographie, de vêtement, de parfum. Est-il possible que l’inspirateur des Saintes Ecritures ait perdu son temps à des préoccupations aussi futiles ? Certainement pas. Mais si le récit s’appesantit sur de nombreux détails, explique Augustin, c’est pour nous avertir de les lire au sens figuré, comme un symbole.
Aujourd’hui, on se rend mieux compte que " la distance culturelle entre le monde de la Bible et le nôtre est considérable. Ce qui était clair et compréhensible en ce temps-là, nous est aujourd’hui inconnu ou étrange ". D’autant plus que dans cette civilisation ancienne, le symbolisme est roi. Alors que la nôtre ne jure que par le pratique, le rationnel et l’efficace. Il ne suffit donc pas de lire, mais de comprendre. Et il n’est pas facile de comprendre si on se contente de lire ou d’écouter de temps en temps quelques lignes isolées de leur contexte, comme c’est le cas chaque dimanche.
Selon le mythe fondateur d’Israël, les Hébreux ont fui l’esclavage égyptien. Ils sont dans le désert, soumis à l’épreuve de la soif. Sans eau, ils sont condamnés à mort. Durant cette période éprouvante, ils ont donc connu des moments de doute, de désespoir et même de révolte. A qui la faute ? Sinon au chef qui les a entraînés dans cette aventure. Moïse a sans doute failli plus d’une fois être lynché. Heureusement, il a trouvé de l’eau. Le peuple a repris confiance, et en Moïse et en Dieu. Peu importe ce qui s’est passé réellement dans le détail. La leçon du récit est dans la richesse symbolique de l’ensemble.
Ces tribus nomades ont vécu douloureusement l’importance vitale de l’eau. Elle était dès lors un élément sacré. Mais il n’y a pas que la vie physique. Pour que la vie sociale soit possible, les Hébreux ont adopté le Décalogue, Dix Paroles d’amour, offertes par Moïse au nom de Dieu. Dix règles de vie, aussi sacrées que l’eau de source. Et toutes deux indispensables pour vivre. Les Hébreux parleront donc de l’eau de la Loi.
Selon les vieilles traditions bibliques, Dieu aurait révélé à Moïse non seulement les Dix Paroles de Vie, mais également des lois rituelles, l’organisation du peuple, et jusqu’aux plans du Temple et de son ameublement, etc. Tout cela, en une seule fois au Sinaï, l’Horeb, la Montagne de Dieu. C’est pourquoi, le Dieu d’Israël sera appelé le Rocher d’où jaillit l’eau de la Loi. La Loi est donc une parole qui abreuve. Le Seigneur est bien " le rocher qui nous sauve ", car c’est du rocher que jaillit l’eau vive.
Plus tard, quand Paul évoquera l’eau jaillissant du rocher dans le désert, il dira : " C’est une figure de Jésus. Ce rocher, c’était le Christ ". Et en saint Jean, le Christ déclare : " Qu’il boive, celui qui croit en moi ! ". C’est dans cette même perspective qu’il nous faut méditer l’épisode de la Samaritaine. On y trouve à nouveau l’humble réalité quotidienne : la fatigue, le doute. Ajoutez-y la soif d’eau et la soif d’amour, et vous avez tout un ensemble de signes. Autrement dit, la moindre requête humaine, même matérielle, le moindre événement de l’actualité, n’est jamais sans parenté avec les réalités spirituelles. On éclaire sa route avec la Bible et le journal.
L’épisode de la Samaritaine (1), très probablement symbolique, en est un magnifique exemple. Au départ, c’est le pur hasard. Ce qui veut dire que bien des choses étonnantes peuvent être amorcées à l’occasion d’une rencontre, d’une démarche toute ordinaire, ou incongrue, ou interdite. Par exemple, qu’un Juif s’adresse à une Samaritaine. Non seulement c’est une femme, mais elle est de la région nord, et lui de la région sud. Deux provinces en conflit pour des raisons religieuses. Lui c’est un pur, elle c’est une schismatique, une quasi païenne. Or, Jésus n’est pas arrêté par ces barrières artificielles de conventions ethniques, sexistes, politiques et religieuses, qui, souvent, séparent, condamnent et divisent. Jésus ne va pas l’accabler de leçons morales à cause de ses aventures amoureuses. Mais, en partant de cette soif d’amour, il lui dira comment la sublimer, la dépasser, en allant jusqu’au bout de son désir. Il éveillera la femme à la soif d’un amour plus généreux, sans frontières. La soif du Royaume, de la Bonne Nouvelle. A tel point qu’elle deviendra capable d’étancher elle aussi la soif des gens qu’elle rencontrera. Et même en commençant par ceux et celles qui la méprisaient… Voyez tout ce qui peut nous arriver et nous être révélé dans nos déserts intérieurs…
La campagne de carême 2008 n'a pas repris pour autant le thème de l'eau pour orienter nos partages vers tant d'êtres humains de par le monde, qui en manquent dangereusement, ou en sont trop souvent privés. Mais il est tout autant urgent de "faire reculer la faim !". On parle aujourd'hui de 850 millions de personnes souffrant de la faim, dont, étonnamment, deux tiers sont des agriculteurs ! (2)… Mais il ne suffit pas de s'en émouvoir, mais bien d'y répondre par une initiative de partage "pour que la Terre tourne plus juste", comme nous y invite "Entraide et Fraternité" (3)
P. Fabien Deleclos, franciscain
- Voir aussi : Un livre tout récent du cardinal Danneels "Si tu connaissais le don de Dieu" - commentaire pastoral de saint Jean, Ed. Fidélité, 271 pp., 19,50 €.
- "Juste Terre !" n° 61, mars-avril 2008, bimestriel d'Entraide et Fraternité. rue du Gouvernement Provisoire, 32 - B - 1000 Bruxelles, tél. 02 227 66 80,
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17.02.2008
homélie du 2e dimanche de carême, A
Homélie 2e dimanche de carême A
Gn 12, 1-4a ; 2 Tm 1, 8b-10 ; Mt 17, 1-9
En introduction à la liturgie de ce dimanche, le psaume 26 (8-9) nous invite à dire du fond du cœur : " Je cherche ton visage. Ton visage, Seigneur, je le cherche… ".
Savez-vous qu’Abraham a cherché Dieu ? Il a même proclamé son credo avec ses pieds. C’est en marchant qu’il a cru… Et ce n’est pas une simple boutade… parce que la foi, comme la Vérité, n’est pas un point fixe, immobile et immuable, c’est un chemin à parcourir. La foi a une histoire. Elle a sa croissance et son développement. Elle a même, a-t-on écrit, " son âge bête et son âge ingrat. Elle a ses boutons et autres maladies infantiles. Elle a ses jeux d’enfants, ses plaisanteries gamines et même douteuses… Toujours en recherche d’elle-même, elle ne tient pas en place ".
C’est pourquoi, la Bible n’est pas un traité savant, ni une doctrine proclamée de toute éternité. C’est une histoire sainte, mais totalement humaine, tapissée de roses et d’épines, de merveilles et d’horreurs. Jésus y est présent. Il s’y définit comme le Chemin, la Vérité et la Vie. Trois synonymes de mouvement. C’est pourquoi Abraham est considéré comme le père et le modèle des croyants. Un nomade, pèlerin, immigré, qui a connu les tâtonnements dans l’obscurité et l’incertitude quotidienne. De grands moments de joie quand il pouvait planter sa tente. Puis, le déchirement d’un nouveau départ pour d’autres haltes rafraîchissantes et d’autres ruptures crucifiantes.
Le chrétien, lui aussi, est un pèlerin, un éternel voyageur. Le temps du carême est le symbole de cette aventure, celle du peuple hébreu et la nôtre… De quoi s’agit-il ? De s’arracher au passé et de se tourner vers l’avenir. L’avenir, c’est la terre promise et la résurrection. Entre les deux, les risques de la Passion… Le programme ?, c’est d’écouter et de se détacher, de jeûner et de se nourrir de la Parole.
Le livre de la Genèse nous a présenté la foi comme un don, une initiative constante. Celle de Dieu et la nôtre. Car il nous appartient de l’accueillir, d’accorder un crédit à la Parole de Vie. Dieu est présenté comme un Dieu qui parle. A tel point que son Verbe, sa Parole, est incarnée en Jésus Christ… Et que le Père nous répète encore aujourd’hui comme aux disciples d’hier : " Ecoutez-le ". Le christianisme est moins une religion du Livre qu’une religion du Verbe, c’est-à-dire de la Parole à manger, à ruminer, à digérer.
La foi n’est pas pour autant un saut dans l’absurde, mais dans la confiance, c’est-à-dire dans une relation, dans une Alliance de partenaires. La foi n’est pas uniquement une affaire de cœur. Elle est tout autant une affaire de raison. " Je sais pourquoi je crois ". Le livre de la foi des évêques de Belgique, par exemple, publié en 1987, était une invitation à " mieux savoir ce que l’on croit ".
Ainsi, l’aventure d’Abraham nous apprend que la foi est l’acte de liberté par excellence. Je fais crédit à Dieu. Je lui offre une adhésion libre. " Pars de ton pays… Et Abraham partit ". La foi est une expérience de dépouillement, de pauvreté. Une libération qui transforme l’existence.
Pour Abraham, pour le peuple hébreu, pour les disciples de Jésus, comme pour nous-mêmes, la route de la foi est souvent inconfortable. Les détours y sont nombreux. Les surprises aussi. On est souvent obligé de changer de vitesse pour ne pas faire caler le moteur. Comme les apôtres, il nous arrive de proclamer solennellement notre foi, de la chanter, de l’applaudir. De reconnaître Jésus comme Messie et Parole de Dieu. Et cependant, presque aussitôt, nous pouvons être choqués, voire même révoltés par certaines conversions qu’il nous demande, et par les risques qu’elles entraînent.
Quand Jésus évoque contradictions, épreuves et possibilités de mort violente, Pierre proteste (Mt 16, 21-23). Nous aussi. Ce que l’on qualifie de " transfiguration " se déroule dans ce contexte de doutes et de peurs. Pour ces hommes désemparés et déstabilisés, l’aura d’amour transfigurant Jésus est venue comme le plus puissant des réconforts.
Avant d’être témoin d’un Christ défiguré, ils l’ont contemplé quelques instants transfiguré. Les témoins de la gloire sur la montagne, c’est-à-dire le rayonnement de la richesse intérieure de Jésus, seront peu de temps après témoins de sa faiblesse au jardin des Oliviers. On peut donc parler d’un instant de paradis et de réconfort. Non pas pour s’installer, mais pour pouvoir continuer. Après l’extase, il faut redescendre dans la plaine, où l’important est d’écouter Jésus, pour réaliser ce qu’il dit.
Nous pouvons, nous aussi, avoir dans notre vie des instants de transfiguration, le sentiment fugitif que Dieu est évident. Des instants où rien ne fait vraiment problème. Où quelque chose, brusquement, nous donne des ailes… Et puis, tout à coup, nous voici vulnérables à toutes les objections, plongés dans le doute. Ce n’est plus l’éclat du soleil, mais la grisaille de la morne plaine. Le chemin ordinaire. Alors, l’essentiel, c’est de garder l’oreille et l’esprit grands ouverts à la Parole, au Verbe… et aussi de prier… " Tu nous a dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien aimé. Fais nous trouver dans ta Parole les vivres dont notre foi a besoin : Et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire "…. " Relevez-vous, dit le Seigneur, et n’ayez pas peur. Laissez-vous transfigurer ".
En somme, les vraies rencontres avec le Christ sont toujours des rencontres positives, capables de faire jaillir la flamme, même d’un tas de cendres.
P. Fabien Deleclos, franciscain
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10.02.2008
homélie du 1er dimanche de carême, A
Homélie 1er dimanche de carême, A
Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Il n’y a eu ni pomme, ni serpent. Ni paradis terrestre qui aurait été perdu ou détruit à cause des dérapages de nos lointains ancêtres. Jésus n’a pas été kidnappé au désert pour être parachuté sur le toit du Temple, puis au sommet d’une haute montagne. Et cependant, c’est quelque chose de tout à fait semblable qui s’est passé et qui peut se passer encore aujourd’hui en chacun de nous.
Pour décrire les mystères de la vie, les humains disposent du mythe, de la poésie, du symbole. Le récit du paradis terrestre et du fruit défendu n’a donc rien d’enfantin. C’est une œuvre de génie. Un récit profondément sérieux, dramatique, toujours actuel. Nous vivons, en effet, dans un grand jardin. Nous avons à en faire un paradis : cultiver la terre, en récolter les fruits, rendre le monde de plus en plus habitable, de plus en plus humain, de mieux en mieux connu. Or, si les humains s’y connaissent en paradis fiscaux et en paradis artificiels, ils ne réussissent trop souvent qu’à créer des enfers terrestres. De fait, Caïn continue à tuer Abel. Les puissants écrasent les faibles. Les uns accumulent jusqu’à l’indigestion, d’autres meurent de soif, de faim, de misère. L’être humain se prend aisément pour le centre du monde, et même pour un dieu. Il en fabrique d’ailleurs lui-même. Quant au serpent tentateur, il a élu domicile dans les publicités omniprésentes.
Mais comment créer un monde épanouissant pour tous ? Comment atteindre le bonheur ? Les prophètes et les écrivains d’Israël ont traduit leur foi et leur espérance dans un récit au langage imagé.
Un contemporain de Paul commentait déjà " Adam n’est pas responsable, si ce n’est pour lui seul. Et tous, nous sommes pour nous-mêmes Adam ". Je peux, comme chacun de vous, prendre conscience que je suis capable du bien et du mal, d’amour et de haine, de générosité et d’égoïsme, d’humilité et d’orgueil. Pour Paul, Jésus est comme un nouvel Adam, venu réparer les dégâts du premier et les nôtres. Nous voici dès lors invités à fixer nos regards sur l’être humain modèle que nous propose Jésus.
De toute manière, le présent et l’avenir sont plus important que le passé. Le présent aussi, puisque c’est chaque jour que nous préparons demain. Solidaires en humanité, nous avons tous notre part de responsabilité dans la violence, l’égoïsme, le racisme, le refus du pardon. Mais également dans le bien, les efforts de paix, de réconciliation, de partage avec les plus démunis. Et nous sommes solidaires en Jésus Christ.
L’évangile nous plonge au cœur même de l’actualité. Non pas en plein désert, mais au milieu des tentations. Celles d’aujourd’hui, les nôtres. Trois tentations typiques, que l’on trouve dans le récit d’Adam et Eve, dans l’histoire du peuple juif, dans l’histoire du monde, et dans celle de chacun d’entre nous. Jésus n’y a pas échappé. Parfaitement homme, il a vécu ce que vivent tous les humains.
Jeune prophète, il a voulu préparer sa vie publique. Il s’est imposé un temps d’arrêt et de réflexion, dans le calme et l’isolement du désert tout proche. Il n’a pas pu éviter les rêves de succès, les bains de foule et les prédications percutantes pour retourner l’opinion publique. D’ailleurs, à l’époque, ses compatriotes attendaient un chef, pour délivrer Israël de l’occupant romain. Il aurait pu prendre la tête de la rébellion, comme certains l’espéraient. Il n’a pas échappé aux tentations de l’idolâtrie et du pouvoir…
… Pendant 40 jours, disent les Ecritures ! Un espace de temps symbolique, période d’épreuves, qui prépare une période de grâce : 40 jours du Déluge, 40 jours pour Moïse au Sinaï, 40 ans d’errance pour le peuple hébreu, 40 jours de Jésus au désert. On dira même que le crucifié enseveli est resté 40 heures au tombeau…
Le désert peut aussi être symbolique. Un temps de lutte intérieure contre soi-même et contre toutes sortes de sollicitations. L’endroit ou le temps idéal pour voir clair en soi, faire le point, avant de prendre de grandes décisions. Nouveau Moïse, Jésus a dû être confronté à la tentation d’un messianisme terrestre politico-religieux.
Toutes les tentations évoquées par l’évangile sont d’une manière ou l’autre nos tentations. Le " peuple élu ", lui, a succombé à de nombreuses tentations. Jésus, par contre, n’a pas cédé d’un pouce. Il n’en a pas moins connu un sentiment d’impuissance et ressenti la fragilité humaine. Il peut donc nous dire en connaissance de cause : " C’est devant le Seigneur seul que tu te prosterneras et non pas devant l’or, l’argent, la promotion, le pouvoir ou une créature. C’est Dieu qui est ta force, même dans la faiblesse ". Un écho aux paroles de Moïse et à la prière d’un psaume.
Savez-vous qu’en évoquant les tentations de Jésus, saint Augustin disait déjà : " Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui. Mais apprends de lui comment on remporte la victoire. "
Le carême est donc une occasion favorable, pour dépister dans notre vie quotidienne cette gamme de tentations familières auxquelles nous succombons aisément. Ou avec qui nous cherchons des compromis. Quant au jeûne proprement dit, exprimé par différentes formes de partage, comme l’a précisé Isaïe, n’oublions pas sa dernière invitation : " Fais disparaître le geste de menace, la parole malfaisante. Alors, la lumière se lèvera dans les ténèbres " (Is. 58, 7-10).
P. Fabien Deleclos, franciscain
12:40 Publié dans Carême, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carême, Adam, paradis, pomme, tentation, bible



