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31.03.2009

Homélie du dimanche des Rameaux et de la Passion, B

Homélie du dimanche des Rameaux et de la Passion, B

Mc 11, 1-10 (ou Jn 12, 12-16) ; Is 50, 4-7 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 - 15, 47

Dieu semble bien souvent absent. Surtout peut-être quand on en aurait le plus besoin. "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (1). Voilà les seules paroles de Jésus en croix que Marc a retenues dans sa prédication de la Bonne Nouvelle. C'étaient d'ailleurs des paroles semblables que devaient crier dans les geôles romaines ou murmurer dans leurs cœurs désemparés tant de chrétiens victimes d'une persécution croissante.

Comment rendre confiance à ces enthousiastes déçus, à ces nouveaux convertis, juifs ou païens, qui ont reconnu dans le prophète de Nazareth le libérateur de tous les esclavages, l'élu de Dieu, bâtisseur d'un monde nouveau ?

On ne peut vraiment connaître le Christ qu'en passant par où il est passé, répond Marc. On ne peut découvrir en lui la divinité qu'en acceptant sans réserve son humanité.

La vie du Christ n'a pas été constamment adoucie et embellie par des interventions miraculeuses. Trahi par les siens, injustement accusé par ses opposants, condamné à mort, le témoin de la vérité, l'irréprochable, ne sera pas sauvé in extremis par une "légion d'anges".

Ses déceptions seront intégralement humaines, l'angoisse ne lui sera pas épargnée et il sera rongé et torturé lui aussi par le doute lancinant jusqu'à laisser échapper une prière qui frise le désespoir.

La réalité est brutale mais on ne peut la gommer. Dieu "fait chair" n'a pas été bien accueilli. "Il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu"… Bien des prophéties avaient évoqué très crûment la figure d'un messie, serviteur et souffrant, objet d'outrages de tous genres, maudit et malmené par les adorateurs du vrai Dieu… Prophéties oubliées au profit d'une image plus fidèle aux vanités humaines… Un messie royal et triomphant, politique et nationaliste, vainqueur de tous les ennemis et venu confirmer la religion officielle et ses adeptes les plus fervents.

Dès ses premières interventions, Jésus s'est heurté à tous les pouvoirs en place. La vérité de Dieu n'a pas plu à la vérité des hommes. La Bonne Nouvelle de la paternité divine et de la fraternité humaine, celles de l'amour et du pardon, de la justice et de la paix, ont été aussitôt censurées. Il faut faire taire ce blasphémateur !

La Parole aurait pu se prévaloir de ses origines divines et, comme l'écrit Paul, "revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu". Le Verbe n'a pas suivi la logique de l'esprit du monde. Il aurait pu se dérober à la spirale de la violence et du mal, éblouir ses adversaires et même se faire proclamer roi. Il a préféré la folle logique de l'amour et servir plutôt que d'être servi. Parfaitement homme, il a révélé un Dieu plus humain que l'homme, pour nous apprendre à être parfaitement et totalement homme ou femme.

Jésus n'a pas échappé aux épreuves de l'ingratitude et au supplice de la solitude. Son extraordinaire Bonne Nouvelle s'est constamment heurtée à l'incompréhension de ses proches et même de ses disciples. Marc nous fait toucher du doigt l'isolement progressif du miroir même de Dieu… Alliance des jalousies, des intégrismes et des fanatismes, pièges hypocrites et complots taillés sur mesure… Il faut relire la trahison de Judas, l'assoupissement des disciples, la fuite de la dernière garde et l'ultime et horrible blessure du reniement de Pierre.

A l'heure des miracles, il entendit les applaudissements de la foule. Condamné à mort au nom de Dieu et au nom de l'Empereur, c'est entouré de sarcasmes et de cris de haine qu'il traîna sa croix.

Progressivement, la Parole était devenue silence et c'est le silence de Dieu qui accompagna Jésus au calvaire. Y a-t-il plus grande solitude que celle du gibet ? L'espérance cependant n'est pas morte, car l'angoisse s'accompagne d'un cri : "Mon Dieu, mon Dieu…".

Point d'orgue inattendu, c'est un soldat païen qui dénonce l'aveuglement des hommes et entonne le credo : "Vraiment cet homme était Fils de Dieu".

Aujourd'hui encore, nous pouvons être Pierre ou Judas, Hérode, Caïphe, Pilate ou le Centurion. Nous pouvons trahir la Parole en l'écoutant sans la mettre en pratique. Nous pouvons emprisonner Jésus dans la solitude quand nos credo ne changent rien à notre vie. La Passion du Christ continue. Il est chaque jour re-crucifié, non par des juifs et des païens, mais par des baptisés qui "s'attaquent à la vie du juste et déclarent coupable l'innocente victime". (Ps 93, 21)

L'ami et le fidèle, au contraire, est celui qui "se laisse réveiller chaque matin par la Parole, pour l'écouter comme celui qui se laisse instruire".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

(1) "Pourquoi m'as-tu abandonné ?", Chiara Lubich, Nouvelle Cité.

24.03.2009

Homélie du 5e dimanche de carême B

Homélie du 5e dimanche de carême, B

Jr 31, 31-34 ; He 5, 7-9 ; Jn 12, 20-33

L'HOMME ACCOMPLI

ALLIANCE DE COEUR

Des psychanalystes et spécialistes en psychologie des expériences religieuses nous disent que la psychologie et la foi peuvent s'éclairer mutuellement. Toutes deux nous affirment que l'être humain est un être de relations.

Mais il n'est pas nécessaire d'être spécialisé en quoi que ce soit pour savoir et expérimenter que la nature et la qualité des relations humaines jouent un rôle considérable dans l'équilibre, l'épanouissement et le bonheur des hommes et des femmes que nous sommes, c'est-à-dire leur accomplissement. Evidemment, il y a de nombreux types de relations : professionnelles ou mondaines, de voisinage ou d'amitié. Relations de solidarité et de charité. Relation d'amour qui peut atteindre l'harmonie dans une parfaite communion. Relations aussi entre des peuples, entre Dieu et nous.

D'où aussi l'existence de traités et d'alliances, chargés de promesses et d'engagements, de responsabilités et d'obligations, qui lient entre eux des partenaires. Contrats nécessaires, sinon indispensables pour que vivent, progressent et s'épanouissent les personnes et la société.

Cela ne suffit pas. L'alliance écrite et signée, les règlements d'application précisés, la réussite est loin d'être garantie. Car il y a toujours la manière de vivre les relations : l'esprit et la lettre, la peur ou la confiance, la sympathie ou la jalousie, l'égoïsme ou la générosité... Encore faut-il que toutes ces alliances s'inscrivent dans le sens de la vocation ultime de l'être humain et du monde. En conformité avec son être profond, créé à l'image et comme à la ressemblance de Dieu. Autrement dit, il faut situer toutes ces relations par rapport à la relation à Dieu. Elles ne peuvent, en effet, nous conduire à un accomplissement humain que si elles sont branchées sur la source. Car c'est Dieu qui en assure l'inépuisable fécondité.

La longue histoire biblique des alliances entre "Je Suis" et son peuple manifeste bien cette fécondité et le lent chemin de l'accomplissement de l'Homme. Alliance fondamentale, universelle de Noé, alliance d'Abraham le père du monothéisme, alliance du Sinaï où Moïse taille dans la pierre les Dix Paroles qui font vivre.

Aujourd'hui, nous l'avons entendu, le prophète Jérémie était désespéré de voir, à son époque, se multiplier les infidélités du partenaire humain. L'alliance était pratiquement rompue. Avec des conséquences désastreuses sur la vie religieuse, sociale, économique et politique. Mais déjà, il pressentait une étape ultérieure, un renouveau. Une autre perception des relations avec le Dieu unique. Une autre perception de Dieu. Une nouvelle alliance.

Que proclame et que réclame Jérémie ? Le "retour du cœur". Dans toute relation, il y a danger permanent de dégradation ; l'esprit tend à disparaître au profit de la loi, de la lettre et du conformisme. Quand Dieu est considéré comme un juge impitoyable et un maître intransigeant, la Loi d'Alliance apparaît aisément comme une litanie de commandements à observer sous peine de sanctions. Elle met la liberté en cage. Alors, l'être humain se sent esclave ou bien se fait courtisan.

Il cherche alors à fuir la colère divine en multipliant les gestes de soumission. Ou, il veut s'assurer bienveillance et privilège à force de rites, de formules et d'offrandes. D'où aussi la cascade de commentaires et de précisions, jusqu'aux détails minutieux qui nous enveloppent dans un filet juridique dont les mailles ne cessent de se rétrécir. Un terrain propice au développement de la peur ou de la révolte, au cancer du scrupule ou aux nausées de l'indigestion.

Mais voici que les tables de pierre deviennent paroles de quelqu'un. Le contrat signé devant notaire se mue en alliance de cœur. Tout demeure et cependant tout est transformé.

La loi n'est plus un texte rigide, imprimé noir sur blanc. Elle est d'abord une affectueuse connivence inscrite dans le cœur. Elle n'est plus règlement tatillon, entouré de menaces, mais l'écho d'un grand amour. Un moyen modeste et imparfait, un point de repère et d'orientation pour établir une relation de connaissance mutuelle, de don et d'échange. Dès lors, la crainte s'efface devant la confiance. Le fardeau trop lourd se fait léger. S'en est fini de la relation maître-esclave, souverain-sujet, dominant-dominé. Un changement de nature. La loi n'est plus imposée par la force et sous la contrainte. Elle est offerte à la liberté de la personne comme un don sans prix, comme une chance à saisir. Ainsi, tout commandement, même formulé négativement, laisse le champ libre à l'initiative de l'amour qui, lui, est capable d'adapter, d'innover, de dépasser l'étroitesse de la lettre. Et même d'aimer jusqu'à l'engagement de tout l'être au-delà de toute loi : "Je mettrai ma loi au plus profond d'eux-mêmes, dit le Seigneur, je l'inscrirai dans leur cœur".

Ce n'était en fait qu'un rappel et un approfondissement. Déjà, l'alliance noémique y faisait allusion. N'est-ce pas précisément aux racines mêmes de l'être que bat le cœur de Dieu, que vit son Esprit, que se reflète, dans les eaux de la source, sa propre image ? Tout être humain n'est-il pas fils ou fille de Dieu ? créé comme à sa ressemblance... Il a donc "un cœur pré-accordé à la loi de Dieu". C'est-à-dire parfaitement apte à répondre par l'amour à son amour. Dieu seul peut accomplir pleinement l'être humain.

Voilà pourquoi Jésus n'est pas venu abolir la loi mais la réaliser. Non pas la détruire, mais la parfaire. Non pas l'éplucher, ni en discuter à perte de vue, mais l'incarner dans le quotidien.

C'est pour cela aussi que les prophètes et les mystiques ont si souvent utilisé les images conjugales pour révéler les véritables relations de Dieu avec son peuple. "Dieu, disait Amos, a épousé son peuple dans la justice et dans le droit, dans la tendresse, la miséricorde et la fidélité". De même, les Pères de l'Eglise, les grands priants et les mystiques, ont toujours trouvé dans la méditation du Cantique des Cantiques la traduction la meilleure de leur relation personnelle à Dieu. "Bien que la comparaison (...) soit infiniment imparfaite, disait la grande sainte Thérèse, je ne trouve rien de mieux que le sacrement du mariage pour me faire comprendre que Dieu épouse les âmes spirituellement".

C'est bien la qualité des relations d'amour et d'un amour constamment branché sur la source qui fait la réussite d'une alliance. Et non pas la soumission scrupuleuse ou craintive aux termes du contrat. Encore moins un amour "marmelade de cœur" (Hegel).

Dès lors, le sens et la valeur du sacrifice ne sont pas immolation et tourment, mais disponibilité amoureuse et réponse affectueuse, même au risque de la souffrance. Le grand sacrifice de l'alliance, dont parle l'épître aux Hébreux et l'Evangile, c'est bien celui de la disponibilité totale : "Père, que ta volonté soit faite et non pas la mienne". Et cela, jusqu'à "l'engagement risqué au service de l'humanité" (Blondel). C'est ainsi que Jésus a été "conduit jusqu'à son propre accomplissement".

Hier transfiguré, Jésus demain sera crucifié "en signature d'alliance". Il va afficher aux yeux du monde jusqu'où va le péché et jusqu'où va l'amour, dans un être humain accompli.

Nous arrivons ainsi au terme du Carême. "La Pâque est au bout de ce temps", nous fait chanter une hymne du bréviaire. "Le Seigneur nous précède en nous-mêmes ! Notre avenir est au dedans !" Là où Dieu, sur nos chantiers intérieurs, continue à bâtir ce sanctuaire de l'être humain "qui est la seule cathédrale digne de Lui".

Mais, dès aujourd'hui, en quittant cette cathédrale de pierre, notre cœur et nos pas doivent nous faire entrer aussitôt "dans l'église de Vie", présente au cœur du monde. C'est là que nous allons rencontrer les Grecs dont parle l'Evangile. Qui sont-ils ? Ils viennent de la terre de la pensée et des arts, des sciences et de l'informatique. Ils viennent du monde aux divinités multiples. Ils sont chercheurs de vérité, curieux, insatisfaits peut-être des philosophies à la mode, des mouvements des sectes et des religions qui s'offrent de tous côtés à leur quête d'absolu. Ces explorateurs de l'infini sont à la recherche de la lumière. D'autres arrivent meurtris des banlieues de l'exclusion, des déserts du cœur, de l'enfer du désespoir. Tous nous disent à leur manière : "Nous voudrions voir Jésus". Qu'allons-nous leur répondre ? Qu'allons-nous leur offrir, leur faire voir et expérimenter ?

Saint Léon le Grand nous met sur la piste : "Puisque tous les fidèles ensemble et chacun en particulier sont un seul et même temple de Dieu, il faut que celui-ci soit parfait en chacun, comme il doit être parfait dans l'ensemble". L'Homme intérieur est toujours en construction. L'Eglise elle aussi est toujours en chantier.

Père Fabien Deleclos, franciscain, (T)

17.03.2009

Homélie du 4e dimanche de carême B

Homélie du 4e dimanche de carême, B

2 Ch 36, 14-16, 19-23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3, 14-21

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

REBATIR SUR DES RUINES

RENAITRE A LA LUMIERE

"Plus que cinq heures à vivre ! Dans cinq heures, je verrai Jésus". C'est sur ces mots, adressés à sa petite fille de six ans que s'achève le journal de Jacques Fesch (1), condamné à mort et guillotiné en 1957 à l'âge de 27 ans. Trois ans plus tôt, il avait été jugé pour hold-up, vol et meurtre d'un policier. Son existence carcérale mûrit en conversion radicale. Il vécut même ses derniers mois comme un "noviciat de la vie éternelle" (P. Manaranche). Une fin de parcours tellement exemplaire qu'on parle aujourd'hui d'une éventuelle béatification. Un nouveau "bon larron". Et cela, afin de révéler que "personne n'est à jamais perdu aux yeux de Dieu, même s'il est socialement condamné ; personne ne peut se dire exclu de l'amour que Dieu lui porte" (card. Lustiger). On peut donc rebâtir sur des ruines et renaître à la lumière.

Pour le croyant, l'Histoire et sa propre histoire s'inscrivent dans le vaste et mystérieux courant de l'Histoire Sainte dont Dieu seul connaît le secret. Maladie ou accident, réussite ou échec, heureuse rencontre ou grave dérapage, action d'éclat ou infidélité, tout peut être relu à la lumière de la foi. Tout en effet est leçon de vie, avertissement, perche tendue, occasion de progrès ou de conversion. On peut toujours, par la foi, être arraché aux ténèbres du mal et retrouver la lumière.

L'extrait du livre des Chroniques nous a ainsi montré des Juifs, relisant l'histoire de leur peuple à la lumière de la foi. Ils se laissent interpeller et interroger par le passé. Une tranche terrible de souvenirs. Jérusalem a été mise à feu et à sang. C'est Sarajevo ! Les remparts démolis et le Temple, considéré comme la résidence de Dieu sur la terre, a été incendié par l'ennemi. Les civils n'ont pas été épargnés, et la plupart des survivants ont été déportés.

Ceux qui ont réfléchi à ces événements y ont vu les conséquences logiques d'une infidélité à l'Alliance concrétisée dans les dix commandements. C'était, ont-ils interprété, une manière pour Dieu de les punir "en se servant des événements de l'histoire". De la même manière, ils loueront la main du Seigneur quand Cyrus le Grand va libérer les Juifs prisonniers et se faire l'allié de leur peuple. Et même leur accorder des subsides pour rebâtir le Temple. Ainsi, un païen devient l'homme providentiel. Un signe, diront-ils, du pardon que Dieu leur accorde. Un signe d'espérance.

Emprisonnés, exilés, désespérés, ils avaient perdu le goût de la musique et des chants. Ils avaient même pendu aux branches des arbres, harpes et trompettes, "guitares et violons", en attendant des jours meilleurs. Avec Cyrus, l'espoir est revenu. Ils vont pouvoir reprendre leurs instruments et se remettre à vivre, à rire et à danser (Ps 136). Tout était en ruines, leur pays, leur vie, leur cœur. Ils vont rebâtir du neuf. Egarés dans les ténèbres de la violence et de la mort, ils renaîtront à la lumière.

Plus près de nous dans l'espace et le temps, n'a-t-on pas vu "dans Sarajevo, l'incendiée, l'art pousser sur les cendres" ? La création en réponse à la destruction. Une incroyable force de renaissance par l'amour et le pardon, face à la barbarie. Les habitants relèvent la tête, note une journaliste. "Ils écrivent, peignent, filment et composent pour sauver leur pensée, leur liberté et leur dignité" (Claire Diez - La Libre Belgique 17.02.94). Ils rebâtissent sur des décombres, repoussent les ténèbres et donnent accès à la lumière. Voyez aussi Mostar et ses rues "vides d'espoir". Elle aussi semble sortir des ténèbres et de l'enfer.

Il y a quelques semaines, au pays de Dieu, un extrémiste israélien semait la mort à Hebron durant la prière du Ramadan. Le lendemain de la tuerie, une petite association de la banlieue de Paris : "Promouvoir la Fraternité" conviait juifs, musulmans, chrétiens et non croyants à une journée de rencontre et de partage, jusqu'au repas pris en commun. Un acte de foi, un germe d'espérance, un parfum de charité.

C'est le même message d'espérance que nous retrouvons chez Paul et dans l'évangile de Jean. Le Fils, Parole de Dieu, envoyé dans le monde, n'est pas venu pour le juger et le punir, mais pour le sauver. C'est l'être humain lui-même qui se juge ou qui échappe au jugement. En repoussant ou en accueillant la lumière, en refusant ou en accordant foi et confiance en la Parole de Dieu concrétisée dans les alliances. Le Dieu d'amour et de miséricorde n'est pas un Dieu de vengeance et de représailles. Ce n'est pas lui qui suscite des guerres, provoque des cataclysmes, sème des épidémies. Les injustices, les exclusions et les massacres ne sont pas des "fléaux de Dieu", mais des fléaux de l'être humain, quand il s'égare dans les ténèbres de la violence et de l'égoïsme. Il peut être à lui seul "une catastrophe naturelle".

Vous l'avez entendu tout à l'heure, au temps du dernier roi de Juda, tout le monde, jusqu'au plus haut niveau de la hiérarchie religieuse, multipliait les infidélités. Des prophètes se sont levés pour crier casse-cou. Mais, "on ne commande pas les prophètes. On les accueille... ou on les persécute" (Mgr Decourtray à l'"Heure de vérité"). Sous le règne du roi Sédécias, on vit ainsi des prêtres et des laïcs, les tourner en dérision, et donc refuser toute réforme et toute conversion. D'ailleurs, ces "croyants" ne respectaient plus rien. Ni les lois de Dieu ni celles de la conscience. La suite était prévisible. Elle est toujours la même à toute époque. Quand les satisfactions et intérêts personnels envahissent les rêves, les projets et la vie, jusqu'à l'obsession, nous finissons par rendre la terre inhabitable.

"Voici comment se condamnent les hommes", explique Jésus dans l'évangile de Jean. "La lumière est venue dans le monde, et ils lui ont préféré les ténèbres parce qu'ils agissaient mal... Mais celui qui fait la vérité vient à la lumière". Oui : faire la vérité ! Car la vérité n'est pas simplement un objet de connaissance. Jésus ne s'est pas défini par une formule théologique, mais par un terme poétique et symbolique : lumière ! "Je suis la lumière du monde" (Jn 8, 12). La vérité est d'abord quelqu'un qui vient en nous. La vérité "se fait" par notre communion avec lui. Et elle peut même se voir "parce qu'elle transforme aussi notre conduite".

Or, cette Parole de Dieu est inlassablement envoyée dans le monde comme une lumière créatrice et libératrice dans nos ténèbres mortelles. Evidemment, cette lumière révèle les ombres de notre vie, les fautes cachées et "les œuvres mauvaises". Mais en même temps, elle nous purifie et nous sauve. Elle dessille nos yeux. Elle nous permet de jeter sur Dieu et le monde, la vie et les événements, le bonheur et la souffrance, un regard tout neuf. Illuminé. Clairvoyant. Et même "un regard d'émerveillement et d'étonnement" (2).

Même si nous sommes déçus, blessés, éprouvés à cause des circonstances, de la méchanceté des autres ou de nos propres faiblesses, Dieu peut nous guérir, nous faire renaître, nous faire revivre. Saint Paul nous l'a rappelé. Toute épreuve, vue à la lumière de la foi, peut être féconde et source de guérison. Pour nous-même et pour les autres.

Pour comprendre et vivre ce mystère de vie et de lumière, de mort et de résurrection, il nous faut, comme nous y invite saint Jean, lever les yeux vers Jésus crucifié qui a laissé agir en lui jusqu'à l'extrême l'amour infini du Père. Un sommet. Où "le Fils et le Père communient dans un même amour pour le monde" (3). Contempler le Crucifié, c'est découvrir à la fois "la tendresse de Dieu et la violence du péché" (B. Sesboué), sa gloire et ses larmes. Un regard qui sauve. Comme au désert où, en effet, "quiconque se retournait (vers le serpent de bronze élevé par Moïse) était sauvé non par l'objet regardé, mais par toi, le sauveur du monde" (Sg 16, 7).

C'est face à cette folie d'amour, ce modèle de "la justice et de la sainteté jusqu'au bout" (B.S.) que nous devons chaque jour opérer nos choix et prendre nos décisions. C'est ce choix qui nous juge.

Finalement, si l'on choisit bien, si l'on accomplit des œuvres bonnes, si l'on aime ceux qu'Il aime et à la manière dont Il les aime, on découvrira "à la lumière du Messie, que le bon travail, c'est simplement Dieu qui est en train de vivre" (4).

Toutefois, il nous faut accepter les épreuves, les échecs et les recommencements. Autant de morts quotidiennes, et donc de conversions qui, au fil des jours, nous font déjà passer de la mort à la vie. Des petits pas et un enchaînement d'attitudes qui imprègnent progressivement notre vie de résurrections successives. Elles nous conduisent et nous préparent à l'ultime passage. Notre mort et notre Pâque. Notre naissance à la Lumière.

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

(1) "Dans cinq heures je verrai Jésus", Jacques Fesch, Journal de prison, Le Sarment/Fayard 1989, 319 pp.

(2) Pierre Calame, Président de la Fondation pour le progrès de l'homme.

(3)"L'Evangile de Jean", Alain Marchadour, Centurion 1992, p 69.

(4) "L'ironie christique", commentaires de l'Evangile de Jean, Jean Grosjean, Gallimard 1991, p 67-68

10.03.2009

Homélie du 3e dimanche de carême B

Homélie du 3e dimanche de carême, B

Ex 20, 1-17 ; 1 Co 1, 22-25 ; Jn 2, 13-25

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

L'HOMME CATHEDRALE

DES PIERRES VIVANTES

Si un jour, un périple culturel et artistique vous conduit au Musée des Beaux-Arts d'Anvers, vous pourrez y contempler un tableau de la célèbre école flamande de Quentin Metsijs, héritier de l'art de Bouts et de Rogier de la Pasture. On y voit le Christ littéralement déchaîné, frappant avec détermination les vendeurs du temple qui tombent à la renverse sur leurs étals. Il y a de saintes colères !

Thomas Eliot pourrait s'en inspirer pour une nouvelle tragédie. Non plus "Meurtre dans la Cathédrale" mais "Scandale dans le Sanctuaire !".

Spectateurs lointains, nous avons spontanément envie d'applaudir ce geste prophétique et médiatique de Jésus, ce "doux et humble de cœur". Tout comme dans notre fauteuil nous avons pu applaudir aux appels pathétiques de l'abbé Pierre, prophète provocateur, qu'un journal français a surnommé le "saint emmerdeur", parce qu'il fait trembler les politiques, et fait honte aux riches et aux puissants.

Mais sommes-nous prêts à applaudir le Christ venu aujourd'hui détruire certaines de nos images de Dieu, de son temple et de sa loi d'alliance ? Et donc ébranler nos idoles et nos faux absolus.

Dans les gestes et les reproches véhéments de Jésus, on peut sans doute discerner un signe. Celui d'une rupture par rapport à une conception trop étroite d'un ordre religieux représenté par la Loi et le Temple. Signe également que "le règne de Dieu est arrivé". Il veut en finir avec un trafic religieux où la divinité vend ses faveurs, où les fidèles, à force de rites et de célébrations, achètent grâce et salut, où ils multiplient les contrats d'assurance au prix d'oboles, de prières et de sacrifices. Ne chasse-t-il pas aussi cette soumission craintive aux prescriptions minutieuses d'une loi impitoyable, l'obéissance servile, les attitudes de perpétuel accusé dont souffrent certains croyants.

C'est donc d'abord dans nos cœurs, temples de Dieu, qu'il nous faut renverser les comptoirs, jeter par terre la monnaie des changeurs et abattre nos idoles. Nous sommes tout autant invités à les renverser dans le "temple cosmique" de l'univers. Car notre terre est une vaste maison de trafic, où l'être humain risque d'être traité comme une marchandise, un produit de consommation, une simple source de profit. Ne parle-t-on pas aujourd'hui d'une surexploitation des salariés. Et toute exploitation conduit à l'exclusion. Là aussi, Jésus chasse avec colère tout ce qui défigure la personne, l'humilie, l'emprisonne et l'étouffe.

C'est pourquoi les articles du contrat d'alliance, renouvelé et précisé au Sinaï, restent intensément d'actualité : "Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude". Dieu est toujours libérateur, jamais oppresseur. "Tu ne te feras pas d'idole (...) Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas" (Ex 20, 1-5). C'était l'époque du culte des "Veaux d'Or", qui symbolisaient la force guerrière et la puissance sexuelle. C'était Mammon, dieu syrien qui évoquait, pour les Hébreux, les richesses injustement acquises.

Et l'on continue aujourd'hui à danser autour des "Veaux d'Or" (1). Celui du pouvoir à tout prix. Celui de la puissance économique divinisée, celui de l'argent et du capital … qui prétendent même donner sens à la vie. Une vie qui subordonne l'être à l'avoir. Jusqu'à vouloir s'enrichir des maigres biens des plus pauvres. A quelques pas d'ici, il y a des maisons habitables mais désespérément vides et des logements inhabitables mais occupés, loués à des prix qui crient vengeance au ciel.

"Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi", dit le Seigneur. Ni les dieux du stade ni ceux du show business, ni les dieux de la Bourse, ni ceux de la luxure. Or, ils ont leurs temples, leurs fidèles, leur culte et même leur téléphone et leur minitel. Aux récents Jeux Olympiques d'hiver, qui se sont déroulés dans un "espace sacré", on a rappelé que Pierre de Coubertin voulait sacraliser le sport au point d'en faire une religion. Une "religion de l'athlète". Première étape d'un parcours qui devait aboutir à une "religion universelle". Tous ces faux dieux nous font retourner dans la "maison d'esclavage".

C'est la fidélité à l'alliance qui nous libère de la dictature des idoles. Mais croyons-nous vraiment, comme nous y a invité le psaume, que la Parole du Seigneur est vérité, que sa Loi n'est pas carcan mais délivrance, qu'elle rend sage, redonne la vie, et que ses jugements ont plus de valeur qu'une réserve d'or ? Les dix paroles de vie qui constituent le Décalogue, ne sont pas "contraintes pesantes mais sources de liberté intérieure". Elles régissent harmonieusement, en cinq points, nos rapports avec Dieu, puis en cinq autres "commandements" les relations des êtres humains entre eux. Une loi que Jésus portera jusqu'à "l'incandescence", selon l'expression de Bernard Chouraqui.

De tous temps aussi, les croyants ont été tentés d'enfermer Dieu dans des rites, des temples et des églises. Mais quand Jésus dit "temple", il parle d'abord de son corps. C'est lui la résidence de Dieu parmi nous. Sa cathédrale. Qui est du Christ devient à son tour temple de Dieu, dit Paul (1 Co 3, 16). Et la demeure de Dieu, renchérit Jean, c'est celui, celle, qui lui ouvre sa porte pour l'accueillir. "Si quelqu'un m'aime, il observera ma Parole et mon Père l'aimera. Nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure" (Jn 14, 23). Il n'y a sur terre rien de plus sacré que la personne humaine. C'est le premier tabernacle de Dieu, la première cathédrale, la seule digne de lui. Donc, "on n'y touche pas", écrit l'abbé Pierre dans son "Testament" (2). Parce que tous, sans exception, nous appartenons à un Autre, à l'Eternel. Et si l'on occulte le sacré, peu à peu, c'est la barbarie, progressivement, qui le remplace. Jusqu'à finalement réduire l'être humain à l'état d'animal. Et moins encore. Croyez-en Spielberg dans "La liste de Schindler", son dernier film. D'ailleurs, l'actualité débordante d'injustices et de violences nous le prouve chaque jour.

L'Evangile de ce jour donne aussi l'occasion de rappeler l'importance du corps que Dieu habite et du respect qui lui est dû. Il n'est pas la prison de l'âme, ni un piège, comme nous l'a trop souvent inculqué une pensée marquée de philosophie platonicienne. Le corps de l'homme n'est pas son ennemi. Il est, au contraire, lieu de sa présence au monde, le lieu de sa construction. Son chantier. A tel point que c'est l'humanité bien corporelle de Jésus qui est "le lieu de la présence et de la manifestation de Dieu au milieu des hommes". A la fois son visage et son sanctuaire. "Celui qui m'a vu a vu le Père". C'est le mystère-choc de l'incarnation. D'autant plus, constate un philosophe américain que "les hommes répugnent à quitter l'idée (d'ailleurs très rassurante) d'une divinité abstraite". Comme nous avons peine encore aujourd'hui à reconnaître la présence du Christ dans les sans toit, les affamés et les nus, les prisonniers et les étrangers auxquels lui-même s'est identifié.

Tout cela, les mystiques nous le confirment. Ainsi, l'abbé Zündel, prêtre suisse, philosophe, poète et mystique, parlait de la vocation spirituelle du corps. "Il a une vocation divine. Il est le premier évangile car c'est à travers l'expression de notre visage, à travers notre ouverture, à travers notre bienveillance et notre sourire que doit passer le témoignage de la Présence Divine" (3).

Cependant, il aura fallu que le nouveau temple soit détruit par la mort de Jésus, puis relevé par sa résurrection d'entre les morts pour que les disciples comprennent. Dans cette mort, Jésus assume jusqu'à l'extrême la folie et la faiblesse de l'amour face à la méchanceté qui détruit. Ce don total apparaît comme l'indispensable achèvement, conduisant à la manifestation de la puissance de Dieu dans l'éclat de la résurrection.

Comme nous à leur suite, les disciples ont compris qu'ils ont à trouver leur place unique, originale et active dans l'édification du corps mystique du Christ qui est l'Eglise, dont il est lui-même la pièce maîtresse. "Vous avez été intégrés dans la construction", dira Paul aux Ephésiens. Cela vaut pour nous aujourd'hui. Nous sommes bien des pierres vivantes. Et (pour reprendre, mais sur un tout autre ton, le slogan du Salon Batibouw qui hier a fermé ses porte, disons que : "1994,) c'est le moment de construire !".

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

(1) "Prends et mange chaque dimanche la Parole" (A-B-C), Fabien Deleclos, Duculot 1991, p 109-110, 274 pp.

(2) "Testament...", abbé Pierre, Bayard 1994, p. 28.

(3) "Ta Parole comme une source", Maurice Zündel, Ed. Anne Sigier/Desclée 1987, p. 228.

03.03.2009

Homélie du 2e dimanche de carême B

Homélie du 2e dimanche de carême, B

Gn 22, 1-2. 9a, 10-13, 15-18 ; Rm 8, 31b-34 ; Mc 9, 2-10

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), cette homélie est marquée par les événements de cette époque qui, malheureusement, se répètent trop souvent aujourd'hui et touchent toutes les confessions religieuses)

LA PAROLE QUI TRANSFIGURE

ECOUTER ET FAIRE CONFIANCE

Il y a quelques mois, douze Croates chrétiens, travaillant en Algérie, ont été dépouillés de leurs vêtements, ligotés, puis immolés à l'arme blanche, sauvagement, méthodiquement et rituellement au cri d'Allah Akbar ! Dieu le veut ! Il y a de quoi frémir. Quelques autres ont pu échapper aux couteaux des égorgeurs grâce au courage et au sang-froid d'un compagnon, bosniaque et musulman, soucieux de fidélité à Allah le Miséricordieux et au Coran.

Le récit du sacrifice d'Isaac lui aussi, même s'il n'a pas été accompli, nous fait frémir. Il apparaît également comme une mise à mort préméditée. Un assassinat religieux. Une victime innocente offerte à Dieu en holocauste. Et sur son ordre ! Dieu serait-il sadique ? Certes non ! Bien que certaines pratiques et certaines théologies y font penser.

En fait, cet épisode de la Bible fait écho à un débat religieux, et même un débat de société. On le retrouve dans la mythologie grecque. Ainsi, dans une tragédie du poète Euripide, le roi Agamemnon est prêt à sacrifier sa fille Iphigénie à la déesse Artémis pour obtenir des vents favorables à sa flotte de guerre. Comme Isaac, la jeune fille accepte son propre sacrifice. Mais la déesse la sauvera de la mort en lui substituant une biche.

Dans les deux cas, on perçoit une protestation imagée contre la tradition barbare du sacrifice humain, et notamment celui des premiers nés. Des sacrifices humains qui persistent aujourd'hui sous d'autres formes et s'amplifient dans l'horreur des guerres.

Le récit de la Genèse peut se comprendre comme la synthèse poignante d'une transformation qui s'est opérée chez Abraham. A partir d'une expérience spirituelle, toute intérieure, sa vision de Dieu s'est lentement modifiée au prix sans doute d'hésitations et de déchirements. II a ainsi reçu progressivement la révélation d'un Dieu qui, non seulement n'exige pas de sacrifices humains, mais qui les refuse. Mieux encore, il les a en horreur. Le Dieu qu'il découvre peu à peu n'est plus un Dieu qui marchande ses bienfaits ou qui fait commerce de ses dons. Mais un Dieu qui aime et donc qui espère et attend la réciprocité. Pour le grand penseur juif Maïmonide, l'épisode du sacrifice d'Isaac est une preuve définitive de ce qu'Abraham servait Dieu par amour et non par crainte.

Le récit parle d'ailleurs d'un test : "Dieu mit Abraham à l'épreuve". Le grand ancêtre du peuple de la Bible, à qui on attribue la paternité du monothéisme, est ici comme ailleurs le type même de celui qui écoute et qui se fie totalement au Dieu unique, au Dieu de la vie qu'il aime par dessus tout. Dans cet amour confiant et dans cette assurance, il n'y avait plus de place pour la crainte d'un ordre absurde, ou pire encore monstrueux.

Tout n'est pas simple pour autant. Si Dieu n'ordonne pas des immolations et ne commande pas des choses absurdes, il arrive que des hommes et des femmes sacrifient des personnes aimées pour une cause qu'ils estiment plus grande encore. Qu'aurions-nous fait, par exemple, à la place de Max Planck (1) ? Ce physicien allemand vivait durant l'époque hitlérienne. Or, il avait un fils engagé dans la résistance. Il fut fait prisonnier. Le père s'est vu offrir la libération de son garçon. Une seule condition : qu'il publie en même temps un acte d'allégeance au régime nazi. Max Planck se comporta dès lors à la manière d'Abraham. Conséquence : son fils Erwin fut exécuté. Il n'y eut ce jour-là aucun messager de Dieu pour arrêter la main des bourreaux ni bélier pour remplacer la victime.

Ici, le père sacrifie son fils par fidélité à une exigence intérieure, plus forte et plus haute encore que celle de l'amour paternel. Une obéissance héroïque, sublime. Face à la plus dramatique des situations, le risque de la mort du fils était devenu pour le père le moindre mal. Le sacrifice est fait au nom de l'amour.

Paul dit quelque chose de semblable dans sa lettre aux Romains : "Dieu n'a pas épargné son propre fils, mais l'a livré pour nous tous", sans arrêter d'un miracle la main des bourreaux. Ici également, c'est l'amour, et l'amour seul, qui fait prendre le risque de la mort. C'est aussi l'amour qui a fait prendre au Père Damien, par exemple, les risques de l'incompréhension, de la contagion et de la mort.

Mais Dieu, il faut le proclamer haut et fort, n'a pas pour autant livré Jésus pieds et poings liés à des juges iniques et des bourreaux professionnels. En réalité, le Père est resté dans la parfaite logique d'un grand amour, et dans le respect rigoureux de l'incarnation. En Jésus, Dieu en assume toutes les conséquences. La mission confiée au Verbe fait chair était une mission à haut risque. A une élite religieuse beaucoup trop sûre d'elle-même, Jésus venait révéler le vrai visage de Dieu, le vrai sens de la Loi, jusqu'à dire : "On vous a dit, et moi je vous dis." Risque audacieux et quasi suicidaire aussi de prendre la défense des plus malmenés et des exclus de la société civile et religieuse. C'est toujours le cas aujourd'hui.

Le Verbe était venu "servir" Dieu et les humains, inséparablement. Jusqu'au bout, il est resté fidèle à cette mission, "sans s'y dérober par crainte des puissants, des violents et des faux justes qu'il avait fini par coaliser contre lui" (2). Ce sont eux qui l'ont fait taire en le livrant aux bourreaux. Et le Père ne pouvait pas soustraire son fils par miracle "aux conséquences de la condition humaine et de la méchanceté des hommes". Comme l'a chanté Guy Béart : "Le prophète a dit la vérité, il doit être exécuté".

Le Dieu de la vie n'est donc jamais du côté des tortionnaires et des bourreaux. Mais toujours du côté des victimes. Même si aujourd'hui encore des fanatiques menacent, oppriment, détruisent et tuent au nom d'un Dieu qu'ils ont réduit à n'être que l'idole d'eux-mêmes ou de leur idéologie.

Nous sommes appelés à la même écoute de la Parole du Père. Appelés à lui faire totalement confiance. Nous n'aurons donc jamais fini de sacrifier nos fausses images de Dieu. Celle du "dieu-écho", écho de nos peurs, évoqué par Ingmar Bergman (3). Un dieu-écho qui donne également "des réponses bienveillantes et des bénédictions rassurantes". Ou encore le "dieu-araignée", traduction obsessionnelle de craintes infantiles.

Nous n'aurons jamais fini non plus de renoncer à nos gourmandises possessives et farouches des êtres, des honneurs, des richesses. Celles des fausses certitudes et de certaines idées ou visions religieuses, qui nous retiennent prisonniers et nous empêchent d'être évangéliquement libres. Nous sommes invités, à "penser Dieu à neuf" (Eberhard Jüngel). Et cela en faisant totale confiance à la Parole de Dieu. Ce Jésus de Nazareth "par qui et en qui Dieu est devenu définitivement accessible". Et non plus abstrait.

Pierre, Jacques et Jean, eux aussi ont dû renoncer à une certaine image de Dieu pour en découvrir une autre en Jésus-Christ. Non sans peine car, Pierre en tête, ils se refusaient à imaginer un Messie incompris, rejeté et même condamné par les grands prêtres, les théologiens et autres spécialistes des Ecritures.

Dans une expérience spirituelle intense, les trois disciples ont contemplé un instant leur maître dans le rayonnement de son être. Ils en seront eux-mêmes transfigurés. Métamorphosés. Du moins quand ils auront relu leur passé à la lumière de la résurrection. Ainsi, quand Jésus leur apparaîtra défiguré par la souffrance, le sang et les larmes, ils y verront celui qui est resté inconditionnellement fidèle à sa mission d'amour. C'est sur la croix que Dieu, en Jésus, se révèle tel qu'il est. Une plénitude d'amour.

Regardez bien autour de vous. Quand l'amour règne, il transfigure les êtres. Il fait voir toute personne et toute chose autrement. Le ciel de notre monde est sombre. Mais il y a beaucoup d'éclaircies. Voyez sur le front de la haine et de la souffrance, des guerres et des épidémies, du chômage et des exclusions. Il y a des hommes et des femmes "ordinaires" qui rayonnent de bonté, de justice et de miséricorde. Autant de transfigurés qui transfigurent le monde en portant sur leurs visages "la clarté de Dieu".

C'est sa fidélité à l'exigence d'amour qui est la vérité profonde de Jésus. Celle où Dieu lui-même se révèle. Celle qui transfigure. Et nous sommes tous appelés à révéler Dieu. Ce Dieu qui, en nous, parle et souffre, chante et danse. Ecoutons-le. Faisons-lui confiance. Laissons nous transfigurer pour qu'il puisse se révéler. Mais cette révélation sera toujours liée à notre fidélité à l'exigence la plus haute, celle de l'amour. Au risque de renoncements parfois redoutables mais toujours féconds.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

(1) "Souffrances", Dorothee Sölle, Cerf 1992, p 46, 212 pp.

(2) "Le Christ est mort pour tous", Paul Ternant, Collection "Théologies", Cerf 1993, p 135, 234 pp.

(3) "Littérature du XXe siècle et christianisme, vol. VI", Charles Moeller, Artel/Beauchesne 1993, p 89-94, 315 pp.

24.02.2009

Homélie du 1er dimanche de carême B

Homélie du 1er dimanche de carême, B

Gn 9, 8-15 ; 1P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15

LA REMISE A NEUF

CONTRAT A VIE

(Cette homélie a été prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule (Bruxelles), en pleins travaux de rénovation, en 1994)

Les antiques paroles que nous venons d'entendre ne sont pas simplement sorties de parchemins poussiéreux, même si "les mots sont comme des oiseaux en cage" (Rubem Alves). La Parole ne se conjugue qu'au présent. Elle est pour aujourd'hui. C'est maintenant que le vieux mythe du Déluge, médité dans la foi, fait résonner une "Parole sur Dieu". C'est aujourd'hui que l'Esprit nous pousse au désert. C'est maintenant et pour nous que la Bonne Nouvelle est proclamée.

Certes, nous sommes déjà convertis, nous sommes déjà baptisés. C'est vrai. Mais il est vrai aussi, comme l'écrivait saint Augustin, "que nous ne sommes pas encore sauvés en toute réalité. Nous ne sommes pas encore pleinement renouvelés, pas encore même fils de Dieu, mais fils du siècle". Il faut donc : "Que se consume ce qui nous fait encore fils de la chair et du siècle et que s'achève ce qui nous rend fils de Dieu et renouvelés en l'Esprit". Mais il ne suffit pas de ravaler la façade.

Nous sommes le temple de Dieu. Sa cathédrale. Un temple toujours à parfaire, toujours en chantier. A l'image de cette splendide cathédrale qui, lentement, retrouve sa beauté et son élégance juvénile. Cependant, comme chacun de nous, elle est encore imparfaite, inachevée et toujours en chantier.

Le temps du carême est donc une chance inouïe. Quarante jours nous sont proposés comme à des néophytes qui acceptent les nettoyages, les transformations, et donc les conversions qui s'imposent pour progresser dans la foi et être baptisés.

Quarante jours pour laisser labourer la terre de nos cœurs et de nos vies et les rendre ainsi accueillants à la bonne graine de la Parole de Dieu semée chaque dimanche sur nos champs intérieurs. C'est ce programme et cet itinéraire liturgique que nous allons suivre tout simplement. Non pas pour nourrir notre savoir et enrichir notre culture, mais bien, comme nous y a invités la prière d'ouverture, "à progresser dans la connaissance de Jésus-Christ et en traduire les effets dans une conversion digne de ce nom".

Que nous enseigne la Genèse à travers ces vieux récits babyloniens dont elle s'inspire ?

Dieu aime sa création. Il s'y révèle. Il y habite. Elle est son premier temple, son "temple cosmique". Cette création est belle et "bonne", du brin d'herbe aux étoiles, en passant par l'être humain. Mais celui-ci est capable de construire et de détruire. Capable de perfection et de corruption. Il peut rendre la terre habitable, et même la transformer en paradis. Il peut aussi y établir l'enfer, celui de la drogue, celui d'Auschwitz, celui de Sarajevo, celui des enfants immolés au dieu de la luxure ou de la productivité. Et même l'enfer à domicile.

Les rédacteurs de la Genèse en avaient déjà fait l'amère expérience dans ce qu'un poète appelle "la fournaise du pays couvert de plaies qu'est la vie" (Lucien Noullez). Certains d'entre eux sont tourmentés par le pessimisme. Ils l'ont écrit : "La terre s'était corrompue devant Dieu et s'était remplie de violence à cause des hommes". A croire que "toute la création est pervertie" (Gn 6, 9 et 12). Un peu comme aujourd'hui "nous assistons au grand retour de la barbarie, observable en direct à la télévision".

Premier constat ? Un monde et l'être humain défigurés, livrés à la sauvagerie des passions et des eaux déchaînées. Ce ne sera pas pour autant la fin du monde. L'Arche de Noé et nos arches d'aujourd'hui, telle l'arche de l'Eglise, portent l'espoir d'une reconstruction.

L'intuition du narrateur biblique est merveilleuse. Il proclame sa foi "en un Dieu qui renonce à la violence pour faire échec à la violence par l'alliance" (1). Une alliance gratuite, universelle, perpétuelle, pour tous les humains et tous les êtres vivants. Une alliance cosmique et même unilatérale. C'est une première ! Par nos excès, nous pouvons introduire le désordre et provoquer des catastrophes, mais elles ne sont pas la sanction d'une vengeance divine. Le dialogue n'est pas rompu. Dieu s'est engagé dans un "processus de création continue". Il va donc se poursuivre. Car il y a un monde nouveau à rebâtir, une humanité à parfaire, un chemin à suivre qui est celui de la maîtrise et du contrôle de nos agressivités et de nos égoïsmes. Le chemin du respect et de la douceur envers toute la création. Le paradis n'est pas derrière nous mais en avant de nous.

Ainsi, l'idée et l'image d'un Dieu guerrier, d'un Dieu vengeur sont mises en question. Le poète biblique a magnifiquement projeté et interprété‚ dans son œuvre la résonance d'une parole intérieure en s'inspirant du comportement des guerriers nomades. En signe de cessez-le-feu, ils brisaient leurs flèches et pendaient leur arc à une branche d'arbre. Ils livrent leurs canons à la ferraille et désarment leurs missiles. Mais ici, après l'orage de la colère, c'est le Dieu belliqueux qui démilitarise son arc. Il le pend, désormais inoffensif, à la voûte céleste. L'arc-en-ciel, signe planétaire, devient la signature divine qui confirme l'armistice. Tel un ex-voto sur le mur d'une église, il sera désormais pour le monde entier, et toutes les générations, souvenir et garantie de l'Alliance. Il apparaît comme une main tendue, un cœur ouvert. L'arme du Seigneur, c'est la douceur non la violence, le pardon non la vengeance. Dieu prend parti pour la vie. Jamais pour ce qui la détruit. Voilà bien l'Alliance fondamentale qui engage la responsabilité de tous à l'égard de notre planète et de tout l'univers, avec une infinie tendresse pour "tous les êtres vivants".

Cependant rien n'est possible sans collaboration entre nous et Dieu. "Fais-toi une arche de bois résineux", dit le Seigneur à Noé. L'inspiration, vient de la voix du Créateur qui résonne au tréfonds de nous-mêmes. Mais c'est Noé qui a fabriqué l'arche de ses mains pour sauver la vie des humains et des animaux. Les dons gratuits de Dieu, retenons-le, passent par notre liberté, notre esprit, notre corps.

Cette première alliance va inscrire dans la conscience profonde de la personne humaine, les préceptes universels, principes clés de la moralité‚ que le judaïsme appellera les 7 lois noachides (2), qui ont valeur universelle. Les accepter et les vivre font déjà de l'homme un juste. On pourrait parler de "lois naturelles", non élaborées au gré de notre fantaisie ni selon les seuls critères de nos cultures historiques.

Dès cette première alliance, où la voix de la conscience est perçue comme écho de la voix de Dieu, la Bible nous montre un Dieu qui est pour la personne, son bonheur et sa vie. Elle nous indique aussi que Dieu se révèle déjà et s'exprime dans la quête et les aspirations des hommes et des femmes de bonne volonté. C'est toujours vrai aujourd'hui.

Cette féconde collaboration entre Dieu et l'humain sera approfondie dans les alliances successives, celles d'Abraham, de Moïse, de Jésus. Aucune cependant ne disqualifie la précédente. Ainsi, la plénitude d'alliance en Jésus n'empêche pas les croyants d'Israël de rester bénéficiaires de l'alliance du Sinaï. Tout comme les musulmans demeurent encore et toujours bénéficiaires de l'alliance abrahamique. Et tous les autres, quels qu'ils soient, restent impliqués et engagés dans l'alliance fondamentale proposée à Noé. Ce qui nous invite très concrètement à garder avec beaucoup d'humilité, d'amour et de modestie, "un regard fraternel et non plus concurrentiel sur toute l'humanité" (3). Nous sommes tous et chacun des êtres de l'Alliance.

Pierre, relisant l'épisode de Noé à la lumière de l'Evangile, y voyait Jésus nous faisant monter dans l'Arche de l'Eglise. L'eau qui tue, signe de mort, devient dans le baptême signe de vie, un nouveau signe d'Alliance. Car être baptisé, enseigne le premier des apôtres, "c'est s'engager envers Dieu avec une conscience droite". Le baptême n'a rien d'un rite magique ; il est l'engagement à se laisser "remettre à neuf" par le Seigneur.

Quant à Marc, dans un raccourci saisissant, il nous montre le Christ sortant victorieux de sa mystérieuse expérience du désert et proclamant aussitôt et solennellement la proximité du royaume. C'est-à-dire un monde réconcilié, donc achevé, où Dieu, l'homme et les bêtes, comme dans l'arche, vivent en parfaite harmonie. Nous voici invités à nous unir à S. François pour chanter le Cantique des Créatures.

"Changez vos cœurs et fiez-vous à la Bonne Nouvelle". C'est la confiance qui nous est demandée en un Dieu qui ne cherche qu'à nous donner la vie et qui prend donc parti aujourd'hui comme toujours dans la lutte quotidienne que mènent tant de femmes et d'hommes contre tout ce qui l'étouffe, l'abîme et la détruit.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

(1) "Actualité des mythes", relire les récits mystiques de Genèse 1, 11, André Wenin, CEFOC 1993 (Centre de Formation Cardijn).

(2) Les lois noachides : 1) Justice civile (le devoir d'établir un système légal) ; 2) Interdiction du blasphème (qui comprend le faux témoignage) ; 3) Rejet de l'idolâtrie ; 4) Interdiction de l'inceste (ainsi que de l'adultère et d'autres délits sexuels). 5) Interdiction du meurtre. 6) Interdiction du vol. 7) Interdiction de manger la chair (un membre) découpée d'un animal vivant (c'est-à-dire la cruauté sous toutes ses formes). Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf 1993, p 665, 1.771 pp.

(3) "Parole de Dieu, année B", Louis Sintas, s.j., Médiaspaul 1993, p 33, 160 pp.