29.12.2009
Homélie de l'Epiphanie du Seigneur
Homélie de l'Epiphanie du Seigneur
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a, 5-6 ; Mt 2, 1-12
Il y a quelques années, un journaliste français catholique, Jacques Duquesne, publiait un ouvrage titré "Jésus". L'intention de l'auteur était de présenter à un large public, mais cultivé, l'état actuel des recherches de l'exégèse biblique et les questions qu'elle soulève, sans pour autant être résolues. Ce livre a fait couler beaucoup d'encre et autant de salive. Il a éclairé un grand nombre de lecteurs. Il en a choqué ou troublé beaucoup d'autres. Ce qui n'a rien d'étonnant, compte tenu de la complexité de ces questions délicates. Mais il est vrai que "Nous sommes tentés d'interpréter les Ecritures de manière simpliste, c'est-à-dire littéraliste ou fantaisiste" (Commission Biblique Pontificale, 1993).
… Un peu comme cette jeune dame qui, lors d'une conférence tenue par J. Duquesne, interpella l'orateur, en lui déclarant : "Je ne lirai jamais votre livre." - "Et pourquoi ?" - "Parce que vous ne respectez rien. Vous prétendez même que Jésus n'est pas né un 25 décembre !" Un exemple extrême, qui, prête à sourire, car le 25 décembre est une date symbolique, transposition chrétienne d'une fête païenne de la lumière nouvelle. Et qu'aurait dit cette jeune chrétienne, en apprenant du très orthodoxe Urs von Balthasar, commentant le récit des rois mages : "L'événement est symbolique" ? Et j'ajoute, pour ceux qui voudraient être rassurés, que cet ami de Jean Paul II a reçu de lui l'équivalent d'un prix Nobel de théologie et le cardinalat.
Le vrai problème est donc de bien comprendre ce qu'a voulu enseigner Matthieu dans ce récit que l'on peut qualifier de "construction catéchétique imagée", destiné à des Juifs devenus chrétiens ou désireux de le devenir. De plus, puisque la Parole de Dieu est toujours "contemporaine de chaque époque", nous devons savoir quelle leçon en tirer pour notre vie chrétienne aujourd'hui.
Pour Matthieu, il s'agissait de montrer que le message de Jésus et son héritage spirituel n'étaient pas réservés au seul peuple d'Israël, mais qu'ils s'adressaient tout autant à ces étrangers païens qu'ils détestaient. Il fallait aussi justifier cette nouvelle tout à fait révolutionnaire, en prouvant qu'elle correspondait parfaitement aux annonces faites par les prophètes d'Israël. Leur faire comprendre également que, si la naissance de Jésus a pratiquement été ignorée de l'actualité publique du temps, il n'en est pas moins le Messie annoncé par les prophètes : "De Jacob se lèvera un astre, d'Israël surgira un homme". Il lui f allait aussi expliquer pourquoi les mieux informés, les plus pieux et les plus pratiquants des Juifs, y compris le grand prêtre et son conseil sacerdotal, qui tous connaissaient la Bible et attendaient le Messie avec foi et ferveur, non seulement ne l'ont pas reconnu, mais l'ont plus tard combattu et même dénoncé comme blasphémateur.
Il faut donc lire ce texte à partir du centre du récit, qui est Jésus, plutôt que de s'accrocher aux rois mages, au risque de passer à côté de ce que vise le texte.
Les mages, mi-savants, mi-magiciens, et donc païens, la Bible ne les aime pas, d'autant plus que la magie était totalement bannie d'Israël. Par contre, selon la tradition chaldéenne de Babylone, les mages qui obéissent aux astres et parfois même les considèrent comme des dieux, y découvrent habituellement l'annonce de la naissance de grands personnages, qu'ils vont ensuite honorer. Ce fut le cas pour Néron, peut-être même pour César et Alexandre le Grand.
Chez les Juifs, il y a aussi une étoile, mais elle est dans la Bible et non pas au firmament. Aux abords de notre ère, le lien entre l'astre biblique de Jacob et l'avènement du Messie était solidement établi. De même, Isaïe avait annoncé que des païens découvriraient la vraie lumière au Temple de Jérusalem et viendraient à dos de chameau apporter de l'or et de l'encens pour louer le Seigneur… (1e lecture). Voilà en bref les ingrédients de la composition catéchétique.
Sans entrer dans plus de détails, venons-en aux leçons pour aujourd'hui.
Nous ne sommes pas les propriétaires de la vérité et l'on ne possède pas la foi à la manière d'un compte en banque. Elle est un chemin d'amour et non pas "un point de vue arrêté, complet, établi une fois pour toutes" (Mgr Huard, Tournai). Elle est vie et donc croissance. Ce récit évangélique veut aussi nous dire que les chrétiens ne constituent pas un peuple de privilégiés, détenteurs des grâces divines., tandis que les autres en seraient privés. Et nous risquons parfois, comme les gens de Jérusalem, de camper fermement sur nos certitudes définitives, au point de ne pas voir une lumière qui vient d'ailleurs et de ne pas accueillir les surprises de l'Esprit qui souffle où il veut et quand il veut.
Par contre, il peut y avoir des étrangers à notre foi qui désirent la lumière, qui la cherchent et qui peuvent trouver, même dans les rites de leur religion païenne, un message authentique de Dieu. Il peut nous arriver de mettre un masque sur le visage du Messie et de ne plus le reconnaître, alors qu'il est tout proche.
On peut également être prince, chef des prêtres, brillant théologien, chrétien engagé, et avoir une frousse bleue d'être dérangé dans ses traditions et ses habitudes croyantes. Tandis que d'autres restent en quête de vérité, avides de connaître, disponibles à la nouveauté, toujours à l'affût d'un signe du ciel, d'une lumière évangélique. Les mages cherchaient un roi, et ils ne trouvent qu'un enfant pauvre, encore incapable de parler, ce qui veut dire que Dieu se laisse reconnaître sous des traits inattendus. Encore aujourd'hui.
Les mages sont des hommes de savoir et des chercheurs en quête de vérité et de lumière. Ils se laissent interpeller par les évènements de leur vie quotidienne. Ils acceptent de sortir de leur train-train journalier et même de prendre la route de l'aventure, au risque de dangers et de grosses surprises.
Tout au contraire, à Jérusalem, les croyants n'ont pas bougé, ils n'ont pas pris au sérieux les Ecritures. Ils ont eu peur d'être bousculés dans la quiétude et l'assurance de leurs certitudes. Ce qui a fait écrire à Urs von Balthasar : "Ainsi, souvent, l'Eglise quand, par un saint, un message inattendu la dérange". Ce qui vaut également pour chacun d'entre nous. Voyez les croyants de Jérusalem. Ils sont restés assis, sûrs d'eux-mêmes et ont raté leur rendez-vous avec le Messie. Mais il n'est pas rare, dans l'Histoire sainte, de rencontrer Dieu déçu par ceux qui se disent ses fidèles.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:23 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : épiphanie, roi, mage, messie, astre, étoile, or, encens, foi, étranger
26.12.2009
Homélie fête de la Sainte Famille, C
Homélie fête de la Sainte Famille, C
1 S 1, 20-22, 24-28 ; 1 Jn 3, 1-2, 21-24 ; Lc 2, 41-52
Il y a la "Sainte Famille" selon l'Evangile et celle selon l'imagerie de Saint-Sulpice. Deux mondes qui n'ont pas grand-chose de commun. La première est entourée de simplicité et de discrétion, présentée aussi avec un tel réalisme que notre goût du merveilleux en est étonné sinon blessé. Les images, elles, sont tout miel et couleurs pastels, têtes penchées et regards langoureux, fruits d'une piété par trop sentimentale qui nous éloigne considérablement des textes fondateurs. L'évangile de l'enfance, en effet, n'est pas un recueil d'histoires destiné à nous émouvoir, mais relation d'événements du salut à travers lesquels se révèlent la personne et la personnalité de Jésus.
La première description des évangélistes n'est certainement pas idéalisée, mais au contraire, très réaliste et à première vue surprenante. Jésus quitte ses parents sans permission ni explication. Joseph et Marie le cherchent et se rongent pendant trois jours. Au moment des retrouvailles, on assiste à un échange de reproches mutuels : Tu nous a fait souffrir… Pourquoi me cherchiez-vous ? Je dois aussi être chez mon Père, vous devriez le savoir ! Un dialogue de sourds qui se termine par un nouveau découragement : Marie et Joseph ne comprirent pas ce que leur fils leur disait.
La famille que l'Evangile nous propose comme sainte et comme modèle a connu les inévitables crises de croissance, le conflit des générations et les tensions qui naissent de la divergence des points de vue.
La famille évangélique d'hier ou d'aujourd'hui n'est donc pas celle qui ignore les problèmes ni celle qui rêve d'y échapper. Elle ne dépend pas non plus essentiellement des structures. Ce n'est pas la famille juive et rurale d'il y a deux mille ans qui nous est proposée comme modèle pour tous les temps, toutes les cultures, toutes les civilisations.
L'Evangile nous ramène sans cesse à l'essentiel… Nous sommes créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, donc sociables puisque Dieu se définit comme échange, relation, dialogue d'amour. Il est Trinité. Unité dans la diversité. Egalité dans la différence.
Ces lois de la dynamique divine, il nous faut les créer, les vivre et les développer au cœur même de toutes nos relations humaines : famille selon la chair ou famille selon l'esprit. Le foyer et l'Eglise. La famille a plusieurs dimensions qui se complètent et s'enrichissent. Un cœur extensible qui repousse sans cesse les frontières de la chair et du sang. Tout amour, et donc toute famille ou toute communauté, réussit dans la mesure même où ils sont expérience de la vie de Dieu -Trinité.
Ce qui veut dire que les relations au sein de la famille, qu'elles soient conjugales, parentales ou filiales, ne peuvent se transformer ni en prison ni en couveuse. Dans les deux cas, il s'agirait d'un amour - possession qui est en réalité une possession sans amour, une sorte de gourmandise qui réduit l'autre en un objet à usage personnel.
L'amour est éducateur, il fait grandir, s'épanouir. Il est don et accueil. Il vit d'influences réciproques. Il crée la liberté, la reconnaît et la respecte.
Aimer, c'est éduquer. Eduquer c'est créer, c'est faire l'autre, c'est-à-dire l'initier à la conduite de sa propre vie, à la réussite de son existence. Et c'est en même temps renoncer à faire de lui une image fidèle de nous-même. Il faut apprendre à l'autre et même l'aider à percevoir les appels venus de Dieu ou des appels venus du monde, pour qu'il soit capable d'y répondre… Devenu adolescent, Jésus se fait éducateur de la foi de ses parents.
De la "fugue" de Jésus et de sa présence "au milieu des docteurs de la Loi", des recherches entreprises par ses parents blessés de souffrance et leur stupéfaction de le trouver au Temple, nous pouvons trouver lumière et chemin pour aujourd'hui. Et il en est de même pour ce manque de foi que Jésus reproche à Marie et Joseph qui, malgré les explications qu'il leur donne, "ne comprirent pas ce qu'il leur disait".
"Apprenez donc, disait Origène, où l'ont découvert ceux qui le cherchaient, afin que vous aussi en le cherchant, avec Marie et Joseph, vous puissiez le découvrir.(…) C'est à force de le chercher qu'ils l'ont trouvé, et pas n'importe où. (…) Vous aussi, cherchez Jésus dans le Temple de Dieu, cherchez-le dans l'Eglise, cherchez-le auprès des maîtres qui sont dans le Temple. (…) Si vous cherchez ainsi, vous le trouverez." Mais le chercher, le trouver, l'écouter et le suivre dans son cheminement d'homme, pour que nous puissions être adultes dans notre foi.
C'est dans cette même perspective que le pape Paul VI, en pèlerinage à Nazareth, priait en ces termes : "Enseigne-nous le recueillement, l'intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations et les paroles des vrais maîtres ; enseigne-nous le besoin et la valeur des préparations, de l'étude, de la méditation, de la vie personnelle et intérieure, de la prière que Dieu seul voit dans le secret"…
C'est tout un programme pour toutes les familles. Un programme aussi pour la communauté chrétienne. Des vœux et des projets pour l'année nouvelle.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
10:12 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : famille, saint-sulpice, conflit, génération, modèle, trinité, diversité, égalité, relation, foyer
21.12.2009
Homélie de Noël, messe de la nuit
Homélie de Noël, messe de la nuit
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Dieu nous a-t-il menti ? Nous pouvons nous le demander. Il nous a promis la paix il y a plus de deux mille ans et la paix ne règne pas dans l'univers, ni dans nos cœurs.
Dieu nous a promis la paix, c'est vrai. Promise et donnée : la paix, c'est Jésus Christ lui-même. Il en est l'incarnation, la condition et la source. Posons-nous cependant cette question : Qu’avons-nous fait de cet enfant, de ce Fils qui nous a été donné ? Merveilleux Conseiller, Prince de la Paix ?
Il est né en voyage, en des temps difficiles, dans un petit pays occupé par la plus forte armée du monde. Il s’est révélé un prophète hors série, révolutionnant les interprétations et les pratiques religieuses et morales de son temps. Et il a vaincu la mort. Il y a de cela vingt siècles. Mais il nous a laissé une charte de vie extraordinaire, simple, à taille humaine, et cependant difficile à concrétiser au fil des jours.
Aujourd’hui, nous nous déclarons ses disciples, successeurs de sa mission, rassemblés à cause de lui. En cette soirée anniversaire, de bonnes dispositions nous animent. Mais, qu’avons-nous fait de Jésus Christ ?
Certains l’ont réduit à une douce légende. Celle qui suscite des fêtes d’abondance et inspire les artistes. Un petit Jésus mignon, dont on parle aux enfants, et qui sert parfois même de menace quand ils ne sont pas sages. Jésus, prophète, a même été inscrit dans la mythologie, un symbole de contestation, le type du meneur s’immolant pour sa cause. Trop idéaliste cependant pour le commun des mortels.
Il est certes admiré, mais trop souvent de loin, et sans volonté de le suivre. Comme les superstars, on imprime son beau visage sur les shorts, les chemises et les posters. C’est plus facile que de lui offrir une place dans son cœur et son esprit. Il fait chanter, crier, pleurer, danser. La question est de savoir si on lui laisse pour autant la liberté de nous apprendre à vivre.
Pour beaucoup, il est un utopiste que l’on apaise d’un culte, d’une prière. Tout en l’écartant prudemment du quotidien concret de la vie.
Aujourd’hui, il nous est à nouveau présenté dans le réalisme de l’Evangile. Un bébé dans une mangeoire d’animaux. Des parents sans influence, sans fric, sans piston, sans réputation. Pas de milieu privilégié, pas de classe sacerdotale.
Aujourd’hui, ils auraient trouvé refuge à l’Armée du Salut, ou tout simplement sous un pont, utilisant pour berceau un emballage de boîte à conserves ou de poste de télévision…
Et cependant, la bonté et l’amour de Dieu sont entrés dans le monde par ce chemin là. Le plus beau cadeau fait par Dieu à l’humanité n’a pas eu de plus bel emballage. Pour venir parmi les siens, Dieu a choisi la place la plus ordinaire, en pleine masse. Là où les humains sont aisément les victimes des humains, de leur rapacité, de leur racisme, de leur orgueil. Là où la pauvreté est chronique et la liberté entravée.
Et pourquoi ? Pour expérimenter les réalités terrestres. Sentir dans l’être humain les conséquences du péché de la créature, afin de mieux en dénoncer les causes et les agents provocateurs.
Nos regards et nos espérances ne doivent donc pas d’abord se tourner vers les temples du veau d’or, ni vers le palais de l’ONU à New York, mais d’abord et essentiellement vers cette baraque de paysan, parce que c’est de là qu’est venu celui qui a voulu nous révéler ce qui était le meilleur pour tout être humain et pour le monde.
Or, il a dénoncé les hypocrisies, les injustices de tout genre. Il est même monté jusqu’aux marches les plus élevées pour arracher les masques. Il a bousculé les idoles du pouvoir et celles de l’argent. Il a rompu les chaînes et proposé des Béatitudes. Le vrai pouvoir est de servir, la vraie richesse le détachement, et la douceur la véritable force.
N’aurions-nous pas enterré ce Jésus-là dans l’oubli ? Ne l’aurions-nous pas enseveli sous nos dévotions ? Ne l’avons-nous pas échangé contre un Jésus fait sur mesure. A nos mesures ? Au risque de nous égarer parmi ses bourreaux, de prendre part plus ou moins inconsciemment au massacre des innocents ou de nous laver les mains, comme Pilate.
La crèche vient aujourd’hui nous aider à lui rendre la parole.
Il y a plus de 800 ans, François d’Assise confiait la réalisation d’une crèche aux paroissiens d’un petit village. Ce fut la première crèche vivante, non seulement par la présence du bœuf et de l’âne légendaires, mais parce que les chrétiens de l’endroit allaient découvrir brusquement leurs fautes et leurs erreurs, puis oublier leurs divisions. Grâce à cette représentation naïve d’un événement intraduisible, ils ont laissé naître en eux, sur la paille de leur cœur déjà pourrie par l’intérêt, la rancune et l’argent, un enfant désarmé, un Jésus de justice, de réconciliation et de paix.
Ce Noël de Greccio peut être le nôtre. Mettre au monde un nouveau "moi", laisser naître et transparaître en nous le Jésus de l’Evangile. Nous laisser séduire, conduire et stimuler, pour suivre ses traces. Afin que, modestement sans doute, mais réellement, nous puissions donner des preuves d’amour de Dieu là où nous sommes. Nous engager à être, à notre taille, des artisans de justice et de paix. Des agents de réconciliation. C’est le véritable enjeu de Noël. Un défi à relever.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
16:58 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : noël, incarnation, paix, condition, source, jésus christ, charte, crèche, greccio, preuve
16.12.2009
Homélie du 4e dimanche de l'Avent C
Homélie du 4e dimanche de l'Avent, C
Mi 5, 1-4a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Michée, Paul et Luc, même combat. Trois textes, mais un seul message.
Au temps des prophètes d'hier comme aujourd'hui, les croyants veulent combattre la violence et retrouver la paix, arrêter les divisions et faire l'unité, être délivrés du mal et de tous les maux, sauver le monde et se sauver avec lui. Mais il ne suffit pas pour cela de multiplier les rites extérieurs, de se purifier par des cérémonies, ni de réciter des prières, obéir aux révélations et croire aux apparitions.
Le vrai remède, le seul sacrifice, la source de la sanctification et de la joie, c'est de reproduire à notre tour le "fiat" de Jésus et le "fiat" de Marie… "Père, me voici, je suis venu pour faire ta volonté"… "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur"… Tout est là. La vraie dévotion mariale y compris.
Ce n'est plus de la magie, c'est de la conversion. Ce n'est plus le frisson sentimental, ni la crainte "janséniste", mais le réalisme de l'obéissance. Ce n'est plus l'illusion des actions symboliques et des faux-semblants, la trêve de Noël ou des confiseurs, mais l'esprit de l'Evangile incarné dans la vie quotidienne et dans la durée.
La liturgie de l'Avent nous a précisé les étapes de ce cheminement qui conduit à l'état de disponibilité jusqu'à l'événement de l'enfantement et de l'incarnation. Le chemin qui conduit de la graine au fruit… Ouvrir les portes de sa maison intérieure, l'aménager avec un cœur nouveau, se laisser envahir par l'Esprit qui vient nous féconder.
Il nous reste alors à porter en nous le Verbe de Dieu, ce fruit venu du ciel, puis à le mettre au monde, pour que nous puissions, par lui et avec lui, porter ces fruits savoureux que l'on appelle charité, paix et joie, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi, comme le précisait Paul aux chrétiens de Galatie (5, 22).
Il ne s'agit pas ici d'images ou de construction littéraire, mais de réalité de la foi et des réalités spirituelles.
Pour reprendre les expressions à la fois scientifiques et poétique d'un médecin psychiatre contemporain, et spécialiste en psychosomatique : "Nous sommes habilités, par la grâce du Père et l'activité du Saint Esprit qui nous couvre entièrement, à être en état de grossesse pendant toute notre vie. Une heureuse grossesse, qui nous fait porter Jésus. Et si nous le portons vraiment en nous, nous le sentirons en quelque sorte bouger, remuer dans nos pensées, nos sentiments, nos activités. Nous pourrons même percevoir en nous le battement de son cœur, le cœur d'un amour éternel qui nous lie à Dieu et, par lui, à tous les êtres humains. C'est déjà en nous le Royaume des cieux et la vie éternelle, le sens de notre vie et notre santé profonde".
… Encore faut-il être très attentifs à cette présence qui se meut en nous. Prendre conscience de cet état, c'est aussi trouver le repos et la paix intérieure. Devenir comme Marie de plus en plus disponibles. C'est éveiller notre capacité d'adoration et de gratitude. C'est décupler notre capacité intérieure de foi, de confiance et de contemplation. C'est l'état même de Marie qui lui a permis de proclamer le Magnificat : "Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon sauveur".
Porter le Christ, c'est porter la vérité la plus dépouillée d'artifice, la clarté la plus évidente, la simplicité la plus parfaite et l'objectivité totale… Et celui que nous portons désire intensément être actif au plus creux de notre quotidien, pour y susciter les merveilles que sont les fruits de l'Esprit dont parlera Paul.
Heureux sommes-nous, si nous croyons à l'accomplissement des paroles qui nous sont dites de la part du Seigneur.
Ce n'est pas une théorie mystique ni une description poétique, mais la réalité qui se vit dans l'eucharistie. Elle peut nous faire comprendre la différence entre une assistance passive à la messe, où nous attendons des grâces et des effets quasi magiques et automatiques, et la participation pleine et entière où, comme Marie, nous accueillons la Parole, nous proclamons notre "fiat" d'adhésion qui se prolonge et se prouve dans une conversion du cœur et de l'esprit. Une totale disponibilité, un engagement, dans l'amour, qui est aujourd'hui, depuis Jésus et avec lui, le nouveau et seul sacrifice qui purifie, sauve, sanctifie.
Alors, nous pourrons chanter "Magnificat", le Seigneur fit pour moi des merveilles. Mon âme exalte le Seigneur. Exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
09:48 Publié dans Avent, C | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : fiat, marie, trève de noël, confiseur, avent, fruit, incarnation, enfantement, porter, verbe
08.12.2009
Homélie du 3e dimanche de l'Avent, C
Homélie 3e dimanche de l’Avent, C
So 3, 14-18 ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Ces trois textes bibliques m’ont fait penser à un vieux "tube" de Charles Trenet : "Y’a d’la joie, partout y’a d’la joie...". Ce qui n’est généralement pas le cas. Il suffit de lire les quelques autres pages du petit livre de Sophonie. Il y est surtout question de jours de détresses et d’angoisses, d’orgueil et de manques de justice.
Quant à saint Paul, il semble vivre en dehors du temps et des préoccupations quotidiennes. Il balaye les inquiétudes, nous invite à garder la sérénité et la joie, comme s’il pratiquait la méthode Coué. Il ose même ajouter : "Ne soyez inquiets de rien". Il a beau dire… Cela ne va pas de soi. Mais à l’époque où il écrit cette lettre, Paul est en prison, toutefois il sait qu’il va être libéré.
Cerise sur le gâteau, ce troisième dimanche de l’Avent, est même appelé le dimanche "en rose", puisque la liturgie permet ce jour-là, de remplacer le violet du temps de pénitence par le rose qui se rapproche du blanc de la fête.
Dans l’Evangile, Jean Baptiste nous annonce LA Bonne Nouvelle, mais elle n’est pas sans conditions. Heureusement, il précise ce que l’on doit faire, notamment pour découvrir le sens profond de la joie et ses racines.
Or, la joie évoquée ici n’est pas suscitée par une guérison, ni une promotion, ni une diminution des impôts. La joie naît de la rencontre avec quelqu’un. Une heureuse présence, qui ne supprime pas pour autant les difficultés. Mais il y a quelqu’un pour les porter avec nous, mieux les juger à leur juste valeur, chercher avec nous des remèdes ou des solutions. Ce qui est considérable.
La lettre de Paul, est aussi une véritable épître de la joie. Non pas la joie d’une réussite quelconque, mais celle d’appartenir au Christ. Nous dirions aujourd’hui : Heureux et fiers d’être chrétiens, et de pouvoir épouser le comportement du Christ dans ses relations avec Dieu et avec nos sœurs et nos frères humains.
Ce Verbe de Dieu, "Il est proche", proclame Sophonie. Tellement proche qu’ "il est en toi". Cette proximité du Seigneur, précise Paul, relativise les inquiétudes, nourrit la joie, contribue à la sérénité, et donne la paix de Dieu. C’est vraiment une Bonne Nouvelle.
Mais, explique à sa manière Jean Baptiste, si le don de la sérénité et de la joie vient de Dieu et est gratuit, il ne peut se développer et porter du fruit sans une participation active de notre part. La terre de notre cœur doit être labourée par la conversion. De même, notre agir doit être inspiré et orienté par le Christ "conçu au fond de nous-même", comme l’a écrit saint Augustin. Nous pouvons ainsi le mettre au monde en le manifestant dans nos comportements.
Ce "faire", Jean Baptiste le propose encore aujourd’hui avec des mots simples et directs, que chacun peut transformer dans l’ordinaire quotidien, non pas en vœux pieux, mais en actions concrètes de justice, d’amour et de solidarité. Tous les secteurs de la vie sont concernés et aucune catégorie de personnes n’est exemptée.
Pour suivre Jésus, pour préparer sa manifestation à Noël, il ne suffit donc pas de bâtir une crèche, ni d’organiser d’émouvantes célébrations.
Le Jean Baptiste d’hier se retrouve, par exemple, dans les animateurs et animatrices des Campagnes de l’Avent "Action Vivre Ensemble". Ils nous rappellent aujourd’hui que si les personnes, les familles, les communautés et les nations qui ont deux vêtements et de quoi manger jusqu’à posséder des surplus, les partagent avec ceux et celles qui n’en ont pas… alors, la paix et la joie seront de la partie. Pensons-y spécialement ce dimanche au moment de l’offrande matérielle, qui est un "geste solidaire en Eglise".
Plus largement, Jean nous demande aussi de ne jamais exiger l’impossible, d’éviter la violence en tout et partout. Dont celle des mots qui blessent et qui tuent. Et donc, de mettre notre point d’honneur à ne faire de tort à personne.
C’est par ces exhortations que Jean annonçait au peuple la Bonne Nouvelle. Il l’annonce encore aujourd’hui. Les paroles de l’Ecriture sont toujours neuves. Elles restent d’actualité. Elles sont proclamées dans un monde où l’argent est toujours roi, où le profit immédiat est la règle, où les écarts entre les riches et les pauvres se creusent toujours davantage.
Le Christ attend des chrétiens qu’ils soient des prophètes du comportement... Et les prophètes ne sont pas ceux qui prédisent l’avenir, mais ceux qui s’efforcent de comprendre comment la Parole de Dieu s’applique dans les situations et les problèmes d’aujourd’hui.
Préparer Noël, c’est préparer son cœur pour que le Christ vienne vraiment s’incarner dans notre vie. C’est accepter de mettre ses interpellations sur notre table. Pour accueillir vraiment Jésus, il faut être baptisés dans l’Esprit Saint et dans le feu. Car il y a, sur nos terres intérieures, du bon grain à récolter, mais également, ne l’oublions pas, de la paille à brûler.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1951 - 2008
13:30 Publié dans Avent, C | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : joie, sérénité, avent, noël, jen baptiste, rencontre, présence, gratuit, action vivre ensemble, prophète
01.12.2009
Homélie du 2e dimanche de l'Avent, C
Homélie du 2e dimanche de l'Avent, C
Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6, 8-11 ; Lc 3, 1-6
Chaque dimanche, nous confessons notre foi en proclamant le credo. Mais avez-vous déjà remarqué que, dans ces textes très vénérables, se niche en très sainte compagnie une authentique fripouille : Ponce Pilate, qui a représenté pendant dix ans le pouvoir occupant romain en Judée. Un gouverneur. Le pays était douloureusement régionalisé en quatre provinces, deux à majorité juive, deux à majorité païenne, administrées par des hommes de paille, l'un étant un indigène, un fils d'Hérode le Grand, assez détaché du judaïsme et qui favorisait même les cultes païens. Parmi les autorités religieuses autochtones, l'ancien grand prêtre Anne est très apprécié en cour de Rome. Il a de solides protections. Mais la Parole de Dieu ne sera pas adressée à la hiérarchie, mais à Jean, un très modeste personnage, un original. Fils d'un prêtre, il a refusé d'être prêtre à son tour, alors que le sacerdoce israëlite était héréditaire et surtout très honorifique. Mais Jean n'avait que faire des honneurs.
Ce jeune gaillard, très peu conformiste, va prendre des initiatives chères à la tradition prophétique. Ce qui va donner du fil à retordre, et aux autorités politiques, et aux autorités religieuses. Il le paiera de sa vie.
Cependant, c'est lui qui réveillera l'espérance du peuple et lui montrera comment préparer la venue du Messie, l'accueillir et le suivre. Non pas n'importe quel messie. Un Messie pleinement humain et donc pleinement spirituel. Et c'est Jésus qui décernera lui-même à Jean l'équivalent du prix Nobel de la prophétie. Un nouvel Elie (Mt 11, 12-14).
Ces précisions historiques ont leur poids d'importance pour mieux pénétrer le mystère de l'incarnation, ses conditions et ses conséquences : "En ce temps-là…", comme nous devons pouvoir le faire "en ce temps-ci…". La tradition biblique nous enseigne en effet que Dieu "parle" et "agit" au cœur de l'histoire humaine. C'est là, et non pas en-dehors d'elle, dans les nuages, ou dans un spiritualisme désincarné, que se tisse l'histoire sainte. Toute la Bible nous montre que les initiatives de l'Esprit précèdent et épousent la mouvance et la variété des conditions sociales et culturelles, scientifiques, économiques, religieuses et politiques. Ce qui veut dire que dans ce monde où nous vivons déjà les balbutiements du règne de Dieu, tout événement est un signe à déchiffrer.
Or, en ce temps-là, qui était Ponce Pilate ? Selon les historiens de l'époque, il était inflexible et impitoyable. Il gouvernait sa province par la vénalité et la terreur. L'évangile raconte qu'il a massacré des Samaritains sur le lieu même de leur pèlerinage. L'histoire profane ajoute même qu'il y eut des milliers de victimes. Tout comme il a fait assassiner des Galiléens dans le Temple, raconte Luc, qui n'était pas un journaliste de Paris Match. Il précise même, comme les médias le feraient aujourd'hui, que "leur sang fut mêlé à celui de leurs sacrifices" (Lc 13, 1). Horrible ! Même sans images ! Un Pilate sans scrupules, qui puisait même dans les trésors sacrés du Temple pour réaliser ses projets d'urbanisme. Et j'en passe…
L'époque décrite par Baruch, des siècles plus tôt, n'était pas plus rassurante pour les Juifs, dispersés loin de leur patrie et dépourvus de tout pouvoir. Et c'est de prison que Paul fait parvenir ses encouragements aux chrétiens de Philippes. Autant de faits divers qui sont loin d'être sans importance, car c'est au cœur de ces temps de violence et de haine, de trafic et de corruption, d'humiliation et d'avenir bouché que Baruch, Paul et Jean le Baptiseur ont appelé à l'espérance, annoncé la croissance d'un monde nouveau et invité à préparer un chemin qui pouvait y conduire.
Violence, corruption, fanatisme et drogue… quatre premiers péchés des temps modernes… Nous en avons des exemples tous les jours. Or, c'est bien dans ce monde-là et non pas dans un autre que l'évangile nous invite à voir des signes d'espérance, même si l'espèce humaine nous apparaît si décourageante. L'espérance est présente au milieu de l'horreur. Si vous regardez bien, y compris dans les journaux et sur les écrans de télévision, vous découvrirez pratiquement chaque jour des signes d'espérance, d'incroyables générosités, des initiatives étonnantes pour rétablir la justice et la paix, assurer plus de solidarité, oser des réconciliations.
Le Royaume de justice et de paix se fait dans la mesure où nous accueillons le Seigneur. Encore faut-il l'écouter et le suivre vraiment.
A chacun de mettre, aujourd'hui encore, la main à la pâte. Une main capable de manier le bulldozer et la pelle mécanique, car il s'agit d'une vaste entreprise de terrassement pour creuser, aplanir, rectifier et combler. En termes spirituels, il s'agit d'un retournement, d'une œuvre de conversion. D'abord, comme le soulignait Paul, pour nous permettre de "discerner ce qui est plus important", pour pouvoir progresser en clairvoyance et en droiture. Notre cœur est toujours en chantier, le cœur du monde aussi. Mais il nous faut redresser les chemins tortueux de nos compromis et abaisser les montagnes de nos divisions.
Nous avons tous les jours des occasions de préparer les chemins du Seigneur, sans attendre des résultats. Il ne faut pas attendre les résultats et les décisions d'une commission quelconque, ni d'une réunion au sommet, qu'elle soit de l'ONU ou de l'Eglise. Nous sommes tous mobilisés pour nous laisser changer et changer le cours de l'histoire. Laissons-nous, comme Jean Baptiste, saisir, empoigner, secouer, par la Parole de Dieu. Alors, l'Avent sera l'heureux temps où chacun sera invité à redresser sa vie et à s'habiller d'espérance et de joie.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:46 Publié dans Avent, C | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : ponce pilate, jean baptiste, incarnation, tradition, credo, évènement, signe, espérance, croissance, chantier



