27.10.2009
Homélie du 31e dimanche ordinaire B
Homélie du 31e dimanche ordinaire B
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28b-34Pascal Obispo, musicien, parolier et chanteur,… Elie Chouraqui, réalisateur populaire et metteur en scène, ensemble, ont mis sur pied une comédie musicale sur "Les dix commandements", ou la Bible en danses et chansons. Et la chanson phare est faite pour donner au public, comme son titre l'indique, "l'envie d'aimer". Mais, en même temps, de redécouvrir le Décalogue. Et son actualité. Car le Décalogue est vraiment un texte pour aujourd'hui. Il rejoint d'ailleurs l'actualité liturgique qui, par Moïse et Jésus, vient de nous rappeler que les deux amours, de Dieu et du prochain, ne font qu'un. Cet inséparable duo résume toutes les lois et tous les commandements, qu'ils soient 10 ou 613. Nous avons cependant besoin qu'on nous le rappelle constamment.
Nous avons beau dire et répéter, écrire et chanter qu'il est "si simple d'aimer", que l'"essentiel est d'aimer", ou qu'il "suffit d'aimer", la perpétuelle difficulté c'est qu'en définitive nous ne savons pas réellement ce que peut signifier ce mot magique. D'autant plus que les êtres humains projettent sur lui toutes leurs attentes démesurées, leurs espoirs les plus fous et leurs fantasmes. Et bien souvent sans s'en rendre compte, en ne cherchant rien d'autre qu'eux-mêmes.
D'où la question : Quand donc arriverons-nous à nous débarrasser tout à fait de nos illusions d'amour pour en découvrir le vrai secret ? Un secret révélé il y a plus de trois mille ans. Mais qui a dû être régulièrement répété, commenté et réactualisé, tout au long d'une histoire parsemée de désobéissances, d'égoïsmes et de refus d'écouter. Même depuis la venue du Christ, nos 2000 ans de christianisme, et leur moisson abondante de fruits spirituels, sociaux et culturels, ont été abîmés par des injustices, des haines et des guerres à tous les niveaux. Et cela continue.
C'est pourquoi, depuis Moïse et régulièrement, surtout en période de drame et de tragédie, d'intolérance, de haine et de guerre, des prophètes rappellent à temps et à contretemps, et même au péril de leur vie, qu'il faut retourner aux sources et au secret de la vie relationnelle et de la vie harmonieuse, non seulement dans le couple et la famille, mais aussi dans la société et toute l'humanité. Il s'agit donc de réfléchir à nouveau sans se lasser et d'en tirer les conséquences.
C'est d'ailleurs ainsi qu'est né le livre du Deutéronome, qui signifie "la deuxième loi", c'est-à-dire une deuxième expression des enseignements que la tradition attribuait déjà à Moïse. Des enseignements trop souvent oubliés, entraînant des conséquences dramatiques. Il n'y a pas d'autre remède que d'en revenir aux exigences de l'alliance et s'imposer une conversion en profondeur.
C'est ainsi que le premier et le deuxième commandement, indissolublement unis, constituent la priorité absolue qui s'impose en toutes circonstances. Plus et mieux qu'un commandement ou qu'un ordre, c'est un principe "incontournable". Une Parole de vie.
C'est ce même processus et c'est ce même esprit que l'on retrouve dans la comédie musicale des "Dix commandements". Bien sûr, et fatalement, elle paie son tribut au romanesque, à l'imaginaire et au légendaire. Mais son message est profondément incarné aujourd'hui. Ainsi, Pascal Obispo décrit ces dix commandements comme un chant d'amour, qui est à la base de toute notre culture, et même à l'origine de nos lois dites laïques. Ce chant rappelle que nous avons tous les mêmes racines et que, finalement, nous aspirons tous aux mêmes choses. Avec Chouraqui, il a voulu en faire une histoire forte, porteuse d'un message de paix et de fraternité, multiculturel et multireligieux, dans le plaisir même d'un spectacle très vivant. Ce qui se concrétise déjà dans la sélection des quatre hommes et des cinq femmes choisis, non seulement pour la qualité de leur voix, mais parce qu'ils sont juifs, musulmans, chrétiens et bouddhistes. Un signe et une leçon.
De plus, un prolongement écrit l'accompagne. Un livre, où un grand rabbin, un évêque catholique, un grand mufti et un porte-parole de la laïcité, dialoguent paisiblement et relisent ensemble d'une façon originale les Tables de la Loi de Moïse, les dix Paroles. L'objectif ? Tous ont conscience de se trouver confrontés au danger actuel des intégrismes et de l'intolérance, des égoïsmes et des divisions. Et cela dans une société marquée par la quête fébrile du profit et de l'argent. C'est le retour du Veau d'or. D'où, le souci des intervenants de proposer un nouvel examen des sources de l'éthique et répondre au besoin vital d'un dialogue interreligieux et interphilosophique, de manière, notamment, à ce que des croyants de diverses fois et religions, ainsi que des non-croyants, puissent penser ensemble l'avenir des valeurs humaines, et donc de l'humanité.
Cet échange de vues a paru comparable à celui du scribe et de Jésus. Hors de tout esprit de clocher. Le débat répercuté par l'ouvrage débouche dans un Appel public pour "vivre ensemble" plus humainement.
Aimer Dieu se réalise dans le geste quotidien de ceux et celles qui accueillent et respectent leur prochain. La compassion, la solidarité, sont des forces extraordinaires, qui font que chacun de nous devient le relais, le transmetteur de l'amour de Dieu. Il n'y a pas d'amour de Dieu possible sans amour du prochain. Et en commençant par ce dernier.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
Homélie du 31e dimanche ordinaire B
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28b-34
L'amour ! Sujet inépuisable, familier et passionnant… Mais l'amour est mis à toutes les sauces. Et celui évoqué par l'Evangile peut nous paraître très mystique, très éloigné de nos préoccupations quotidiennes…
Nous avons peine à croire que le prophète de Nazareth soit le plus grand expert et le meilleur conseiller pour tout amour, qu'il soit conjugal ou parental, amour du tout proche ou du lointain, de l'ami ou de l'ennemi, amour de Dieu ou amour des êtres humains.
Or, le Christ nous apprend que tous les amours se tiennent et se conditionnent l'un l'autre, à tel point que l'amour du prochain n'est pas seulement une exigence ou une conséquence de l'amour de Dieu, mais aussi, en un certain sens, sa condition préalable.
Seul celui ou celle qui aime son prochain peut effectivement savoir qui est Dieu et ce n'est qu'en aimant Dieu plus que tout que l'on est le mieux capable, consciemment ou non, d'accueillir l'autre, qu'il soit enfant, parent, conjoint ou voisin, gratuitement, sans le transformer en un instrument de notre égoïsme ou de notre propre volonté de puissance.
Il n'est certes pas facile d'aimer, et l'on voit même ceux qui s'aiment avoir bien de la peine à bien s'aimer. En réalité, l'amour, comme l'écrit le poète, est une fleur rare. Il ne survient que par-ci par-là. Des millions de gens sont dans l'illusion qu'ils s'aiment. Nous n'aurons jamais fini de nous débarrasser de nos illusions d'amour. Il nous faut donc constamment apprendre et réapprendre à aimer, pour nous dégager de ce bourbier d'égoïsme et de réactions primitives dans lesquelles nous sommes constamment enlisés.
Première leçon : elle vient du bon sens, confirmé d'ailleurs par le dictionnaire : Quel est le sens de l'amour ? Sa première et essentielle définition : Une disposition favorable de l'affection et de la volonté. Ou encore, une disposition à vouloir le bien d'un autre que soi et à se dévouer à lui.
Or, trop souvent, si pas la plupart du temps, nous confondons l'amour avec le seul attrait esthétique, physique ou de sympathie. Nous retenons l'affectivité en oubliant le rôle de la volonté. Et nous déclarons un peu vite aimer l'autre en ne recherchant réellement que nous-même, notre avantage, notre plaisir, notre intérêt.
Ce qui explique aussi que nous buttons sur le grand précepte de l'amour du prochain et surtout l'amour des ennemis. Nous avons tendance à les trouver impossibles parce que nous confondons l'amour et l'affection sensible… C'est d'ailleurs une des causes qui rend aujourd'hui bien des jeunes couples très fragiles, victimes d'une morale de la satisfaction personnelle et de la surcharge affective qu'ils attribuent au couple et à la famille.
Jésus ne cesse de nous rappeler, par la Parole, mais surtout par son comportement, que tout amour trouve sa source et sa haute qualité en Dieu. Et c'est précisément cette qualité qui donne un sens plénier et une parfaite qualité aux paroles et aux gestes d'amour.
Cela est vrai sur les deux plans : aussi bien au niveau des relations humaines que des relations avec Dieu. Il y a en effet des paroles et des gestes d'amour qui sont réalisés avec peu ou même pas du tout d'amour.
De même vis-à-vis de Dieu, si nos paroles de prière, si nos gestes de rite et de culte ne sont pas imprégnés de l'amour du prochain, ils ne sont pas amour de Dieu.
La défense des droits de Dieu n'est qu'illusion s'ils ne sont pas accompagnés de la défense des droits de la personne humaine. Piété, dévotions et pratiques extérieures ne sont rien sans la bienveillance pour pardonner, l'empressement pour servir, la patience pour supporter.
Et Jésus ne nous a proposé aucune recette, ni sur le plan conjugal ou familial, ni sur le plan social ou politique, mais il nous a donné l'exemple de sa vie. C'est elle qui doit nous inspirer et nous aider à trouver des solutions, toujours de compromis entre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.
Dans cette eucharistie, nous célébrons un amour du prochain porté par l'amour de Dieu. Et cet amour trouve son accomplissement. C'est le sommet de notre destinée. Une possibilité qui nous est offerte à tous et qui peut se vivre dans la platitude de la vie quotidienne.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2009
13:48 Publié dans temps ordinaire B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dix commandements, dix paroles, décalogue, loi de moïse, tables de la loi, veau d'or, vivre ensemble, compassion, solidarité, amour
Homélie de la Toussaint (1999)
Homélie de la Toussaint
(Homélie prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule en 1999)
Eloge des faiseurs de justice, de beauté et de paix
Ap 7, 2-4, 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Hier soir et cette nuit, dans les mégapoles américaines et même chez nous, par contagion, de jeunes adultes et des enfants se sont, l'espace de quelques heures, amusés à se faire peur. C'est la fête d'Halloween, où, déguisé en sorcière ou en squelette, on imite les défunts et leurs fantômes qui nous menacent de mort. On joue donc à se faire peur, dans une ambiance de hurlements. Traduction américaine hyper commerciale de vieux rites païens, venus des régions celtiques. Succès garanti, dit-on, puisque cette fête offre une vision amusante de la mort. Ce qui n'a pas grand chose à voir avec une vision chrétienne, et de la vie, et de la mort.
Bien sûr demain et déjà aujourd'hui, comme à tous les rassemblements eucharistiques, notez-le, nous ferons mémoire, avec confiance et tendresse, mais non sans tristesse, de ceux et celles qui nous ont quittés. Ils sont passés et vivants dans l'Au-delà de la mort. Des trépassés. Or, la célébration de la Toussaint nous dit dès aujourd'hui que ces défunts font partie du peuple immense des humains de toutes races, langues et couleurs, qui ont cherché la face de Dieu, comme le chante le psaume. Ou peut-être même sans le nommer, l'Amour, la Justice, la Paix et la Beauté. Même dans le brouillard et à tâtons, souvent dans le doute ou l'échec et même le désespoir. Mais la foi nous parle d'eux comme elle le fait pour des vivants. D'ailleurs, l'Evangile nous donne aujourd'hui le ton de l'espérance, au rythme de la proclamation neuf fois répétée d'une promesse d'un bonheur possible dès ici-bas, et pour toujours.
Demain, sur la pierre froide des tombes, les chrysanthèmes, vieux symboles du soleil et de la lumière sans fin, feront chanter dans leur langue l'espérance chrétienne d'un renouveau par-delà la mort. C'est ce que déjà proclame, chante et célèbre la Toussaint. La fête de tous les saints qui "embrasse le Jour des morts". Et la Toussaint, c'est aussi notre fête à tous et à chacun. Nous qui n'avons pas encore fini de "franchir la grande épreuve". "Je crois en la communion des saints", confesserons-nous dans le credo, non pas seulement ceux du calendrier, mais ceux de la terre et du ciel, unis en une seule communauté qui transcende les limites de la mort. L'eucharistie en témoigne. N'est-elle pas la communauté de ceux d'ici-bas, en communion avec ceux de l'au-delà ? dont nous sommes solidaires. Ils nous dévoilent l'avenir vers lequel nous marchons. Ils intercèdent pour nous.
Bien sûr, Dieu seul est Saint. Seul, il est don total. Mais ceux et celles qui, d'une manière ou d'une autre, le fréquentent, se nourrissent et s'inspirent de lui, finissent par lui ressembler, par contagion, par communion avec lui. Alors, disait une diaconesse protestante, "Dieu immergé en eux se lit en transparence...". C'est pourquoi, il y a de nombreux saints ignorés, en même temps qu'inconnus d'eux-mêmes, qui vivent de Dieu sans le savoir, notait Jean Guitton. Il est vrai que la sainteté naît, se forge et rayonne dans les tâches quotidiennes, sans être pour autant signalée par des miracles. Mais nous observons trop peu ou trop mal le déroulement de la vie ordinaire. Nous sommes souvent trop impressionnés par les mauvaises nouvelles, par les horreurs de la violence, le drame des catastrophes, les scènes insoutenables qui défilent sur le petit écran. Or, il est au cœur même de ces drames, de ces souffrances et de ces injustices, des hommes et des femmes ordinaires qui accueillent les désespérés, consolent les éprouvés, soignent les blessures, ou nourrissent les affamés, souvent même au risque de leur vie. C'est l'Evangile chanté, aurait dit saint François de Sales. Mais peut-être ne savons-nous pas lire les notes. Et que dire de la sainteté non seulement vivante mais créatrice des faiseurs de justice, de paix et de beauté ?
Dans l'immense cortège des saints, il n'y a pas que les 200 saints et saintes de souche royale, il n'y a pas que des vedettes, des prix Nobel ou des médailles d'or de la sainteté. Il y a d'abord et surtout, notait un évêque, la foule anonyme des "figurants" de la sainteté, les saints anonymes, inconnus des calendriers, même œcuméniques, et des listes d'attente des procès de canonisation. Il y a aussi, sans doute les plus nombreux, ces "rescapés" de la sainteté, ceux et celles qui ont fait naufrage, les laissés pour compte, mais récupérés en fin de parcours par miséricorde, au grand scandale de beaucoup, comme dans le festin des noces de l'évangile de Matthieu.
La sainteté est sans frontières. Elle est sans limites. Tout comme les Béatitudes qui en balisent le chemin : Heureux, proclamait il y a quelques années l'évêque de Versailles, Mgr Thomas, et j'y ajoute "Heureux dès aujourd'hui" : "Heureux les croyants, chrétiens, juifs ou musulmans, en recherche de vraie communion avec le Dieu Unique. Heureux ceux qui ne s'enferment pas dans l'Eglise comme en un ghetto. Heureux ceux qui vont à la rencontre de ceux dont l'Eglise est loin : non croyants, croyants d'autres traditions religieuses, pauvres et étrangers, hommes et femmes d'autres cultures... Heureux ceux qui savent écouter la richesse inédite de tous les prochains. Heureux ceux qui cherchent d'autres langages que les mots pour entrer en communion avec autrui. Ou encore, qui refusent toujours de tuer, mépriser, haïr ou humilier leur adversaire. Heureux ceux qui acceptent d'aimer même ceux qui refusent de les aimer. "
Hier, la prière liturgique de l'Eglise nous faisait chanter : "Heureux celui dont le cœur et la tête ont faim et soif de justice parfaite. Heureux celui qui saigne mais pardonne. Heureux celui qui garde les mains vides et laisse l'or et l'orgueil aux avides. Heureux celui qui sème la concorde, les mots de miel dans les bouches qui mordent".
La proclamation des "Béatitudes" est l'une des expressions majeures du message de la "Bonne Nouvelle". Elles brossent un idéal et un chemin à suivre et proclament en même temps le bonheur de ceux et celles qui s'efforcent de vivre les comportements qu'elles évoquent et symbolisent...
Nous voici avec les clés du Royaume en main, la partition de l'Evangile et le secret des notes. La volonté de Dieu, écrivait Paul aux Thessaloniciens, est que vous deveniez des saints. Une sainteté qui est à la mesure de tout être humain, taillée sur mesure, adaptée à sa condition de créature. Mais elle ne fait pas partie des records à battre. Elle ne relève d'aucune démesure. Elle n'est pas la récompense de nos vertus et de nos mérites, pas plus que d'un amoncellement de pratiques, même très pieuses, ni même d'une morale exemplaire. Elle n'est pas une conquête.
La source de la sainteté, écrivait Mgr Rouet, "ne résulte pas d'abord des efforts de l'homme qui s'acharne à gravir le ciel". Elle est d'abord accueil de l'autre qui frappe à votre porte, cet importun, cet exilé, cet affamé, ce différent, ce Christ incognito, qui nous dérange et nous appelle, nous interpelle et nous envoie.
Souvenez-vous de Charles Péguy qui voyait les saints sortir de deux écoles : "De l'école du juste et des écoles des pécheurs. De la vacillante école du péché". Et "c'est une entreprise difficile, ajoutait-il, que de savoir quels sont les plus grands saints. Ils sont tellement grands les uns et les autres." (Du porche de la 2e vertu).
En prolongement de ce repas de la Parole et du Pain, je vous invite à relire et à méditer dans le même évangile de Matthieu, au chapitre 25, la scène du grand jugement royal du Fils de l'Homme, qui récapitule en quelque sorte l'Evangile. C'est là que l'on retrouve, jusque dans l'anonymat, les artisans d'amour, de justice et de paix. Les maçons de la solidarité, racine de la communion.
Parmi tous ceux et celles qui manifestent la gloire du Seigneur, je ferai aussi l'éloge des créateurs de beauté. Car la beauté est fondamentalement inséparable de la bonté et de la vérité. "La Beauté, écrivait Jean-Paul II, est en un certain sens l'expression visible du Bien. La création artistique est un talent à ne pas gaspiller, mais bien à développer, pour le mettre au service du prochain et de toute l'humanité". Une véritable diaconie. Je suis venu, disait Jésus, pour servir et non pour être servi. C'est bien le secret de la sainteté.
Aujourd'hui plus qu'un autre jour, nous voici invités, non seulement à célébrer, mais à entrer dans cette immense chaîne d'amour, qui nous relie à tous ceux et celles qui nous ont précédés ou qui cheminent encore avec nous. Nous sommes entourés, soutenus et encouragés par une véritable nuée de témoins. Nous sommes tous appelés à la sainteté. Nous sommes de la famille des saints.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
11:43 Publié dans Toussaint | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : toussaint, halloween, mort, mémoire, saint, communion, heureux, justice, paix, beauté
20.10.2009
Homélie du 30e dimanche ordinaire B
Homélie du 30e dimanche ordinaire B
Jr 31, 7-9 ; He 5,1-6 ; Mc 10, 46-52
Nous sommes dans le couloir du métro qui conduit à la gare centrale. A gauche et à droite, des mendiants assis, couchés, debout. En voici un qui porte au cou un carton où l'on peut lire : "aveugle de naissance". Imaginons qu'il nous crie tout d'un coup : "Prenez pitié de moi !". Quelle serait notre réaction ? Accélérer la marche, déposer une pièce ou un billet dans la casquette crasseuse qui est à ses pieds, ou lui demander : "Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? Et imaginons encore qu'il nous réponde : "Non merci, rendez-moi plutôt la vue !".
Prenons ça comme une parabole qui vient illustrer une leçon de catéchèse pour adultes, à la manière des apôtres dans les premières communautés chrétiennes. Une leçon de catéchèse qui a été précédée d'une autre, présentée dimanche dernier, et dont l'histoire s'est déroulée presque au même endroit, avec pour acteurs Jésus et les Douze. Là, il s'agit de Jacques et Jean qui mendient : "Maître, exauce notre demande…" - "Que voudriez-vous que je fasse pour vous ?" - "Accorde-nous de siéger, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ta gloire".
Tentons maintenant une petite expérience. Ecoutons Jésus nous dire aujourd'hui : "Que désires-tu que je fasse pour toi ?". Que vais-je répondre ? Qu'allons-nous accoucher comme réponse, sachant que Jésus a répondu positivement à la demande du "moins-que-rien" et opposé une fin de non recevoir à deux de ses chers disciples ? Et moi, qu'est-ce que je désire vraiment ?
Dans les deux récits qui se succèdent chez Marc, on voit donc les disciples prouver, à deux reprises, leur étonnante surdité et leur total aveuglement, en révélant leurs ambitions du pouvoir et se disputant les premières places. Ce qu'ils désiraient, c'est bien le rayonnement et les avantages du pouvoir. Et Jésus leur répond clairement : "Apprenez plutôt à servir… humblement ! … et vous serez guéris de vos aveuglements."
Le mendiant aveugle, par contre, bien que figé dans la solitude de sa cécité, n'en est pas moins un homme en recherche. En criant "Fils de David", il fait un acte de foi remarquable, car si ce nom ne nous dit rien de particulier aujourd'hui, il était à l'époque, selon la tradition, réservé au Messie attendu par le peuple élu. Contrairement aux disciples et à la foule, Bartimée pressent que le jeune prophète de Nazareth n'est pas un simple leader politique. Le cri du mendiant est déjà un acte de foi. Il reconnaît Jésus, non pas avec des yeux physiques, mais avec les yeux de la foi.
D'ailleurs, Jésus s'arrête, il prend le cri au sérieux, au contraire de la foule et de ses proches collaborateurs. Plus fort encore, il appelle celui que tout le monde veut faire taire, alors que c'est lui qui a été le plus clairvoyant. Ce que Jésus confirme en lui disant : "Va, ta foi t'a sauvé" et non pas : "Sois guéri" ou "Je te guéris".
C'est la foi qui provoque le dessillement des yeux. C'est la foi qui libère et sauve. C'est elle qui donne même le courage et la force de prendre ses distances envers les richesses terrestres et les tentations du pouvoir. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Bartimée en laissant sur le bord de la route son seul bien, son manteau, pour devenir un véritable disciple, c'est-à-dire suivre Jésus. Ce que Jésus n'avait pas pu obtenir du "jeune homme riche". Dans l'Ecriture, dans l'Evangile, comme aujourd'hui encore, voir signifie croire en Jésus et le suivre.
Ce qui nous invite à l'examen de conscience, car nous sommes sans doute croyants pour une part, mais aussi sans doute, pour une autre part, atteints de cécité. "Seigneur, augmente en nous la foi et ouvre nos yeux".
Il y a encore d'autres leçons à tirer. Ainsi, la présence du mendiant sur le bas-côté de la route et son "Kyrie eleison" crié à tue-tête symbolisent aussi les cris, les larmes et les supplications de tous ceux et celles qui sont refoulés et même piétinés par toute foule aveugle et pressée.
Aujourd'hui comme hier, les foules, même celles qui entourent et applaudissent un prophète vedette, restent aisément insensibles aux cris de détresse de ceux-là même qu'elles repoussent, bousculent, ou piétinent. Et les disciples ne font pas exception. Or, Jésus, dans l'épisode raconté ce jour, marche vers Jérusalem. Non pas comme la foule et les disciples le croient, avec l'intention de renverser le gouvernement en place et rétablir l'indépendance d'Israël, mais bien pour sauver des personnes, et surtout les plus éprouvées, les plus malmenées. Les sauver, c'est-à-dire les réhabiliter dans la société de leur temps, leur rendre la dignité propre à toute personne humaine, mais aussi les intégrer dans cette communauté d'amour, dans ce Royaume de Dieu dont Jésus pose les fondements. Il s'agit donc à la fois d'une libération religieuse, spirituelle, mais incarnée, c'est-à-dire aussi sociale.
Nous pouvons également nous mettre à la place de Bartimée, parce qu'il peut nous arriver d'être arrêtés au bord du chemin, ne sachant plus à quel saint nous vouer, quelle direction prendre ou donner à notre vie. N'hésitons pas à crier pour que nos yeux s'ouvrent, nos oreilles, notre intelligence aussi. Et notre cœur.
En fait, nous avons très souvent peur de voir clair, car cela suppose un changement de point de vue, des sécurités matérielles et même religieuses à remettre en question, des choix à modifier.
Si nous sommes rassemblés chaque dimanche, ce n'est pas seulement pour prier et rendre grâce, c'est aussi et en premier lieu parce que Jésus veut nous apprendre à voir clair, à voir plus clair. Nous apprendre à voir un peu comme il voit. Reste à savoir si nous sommes conscients de notre cécité et de nos vues trop courtes, si nous sommes prêts à demander la guérison pour conformer notre vie à celle dont Jésus témoigne et qu'il nous propose.
Mais, en définitive, que désirons-nous vraiment ? Une question à ruminer toute au long de la semaine.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:58 Publié dans temps ordinaire B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aveugle, bartimée, voir, cécité, aveuglement, foi, croire, suivre, sauver, libération
13.10.2009
Homélie du 29e dimanche ordinaire B
Homélie du 29e dimanche ordinaire B
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
On se croirait en pleine campagne électorale, à la veille même du scrutin. Les grosses pointures veulent déjà se partager les meilleures places dans le futur gouvernement. Or, ce que Jésus leur a promis, ce n'est pas du tout une prise de pouvoir d'ordre politique. Jésus n'est pas venu pour établir un nouveau royaume terrestre, dont il serait le monarque. Le Royaume, qu'il vient inaugurer et qu'il s'agira de bâtir, ne vient pas de ce monde, mais il est pleinement dans le monde. Totalement incarné. Ses sujets sont ceux et celles qui l'accueillent, c'est-à-dire qui se mettent à l'écoute de la Parole de révélation. Et cependant, malgré leur intimité avec le jeune prophète, les disciples tombent dans le piège de l'ambition du pouvoir. On peut dire que les futures premières colonnes de l'Eglise ont commencé par rêver de triomphes et bénéfices, de sièges à pourvoir, de portefeuilles à partager, de titres et d'honneurs à collectionner. Ils l'ont raconté eux-mêmes.
Il est vrai que l'accès au pouvoir, si petit soit-il, monte vite à la tête et entraîne un certain nombre de tentations, qui peuvent conduire peu à peu à la dérive autoritaire. Ces tentations n'épargnent personne, ni le politicien ministrable, ni la mère abbesse dans son cloître, ni les ministres du culte, le patron d'une P.M.E., ou la présidente d'un conseil paroissial.
La tentation du pouvoir et l'abus d'autorité peuvent se rencontrer aussi dans les écoles, les Eglises et même au sein des familles. Il y a des épouses et des enfants opprimés et même battus, il y a des maris et des gosses terrorisés.
Si l'on parcourt l'évangile, on voit ainsi régulièrement Jésus mettre le doigt sur tous ces petits signes de la vie quotidienne qui révèlent des désirs de puissance. S'accrocher au titre de maître ou de docteur, vouloir occuper les premières places dans les dîners, se gonfler et se pavaner dans des vêtements d'apparat, se vanter de ses pratiques religieuses et de ses générosités envers les pauvres. Les chefs, ou ceux qui se croient grands, font sentir leur pouvoir, rappelait Jésus à ses disciples. Et bien, parmi vous, ajoutait-il, il ne doit pas en être ainsi. Ne vous trompez pas d'ambition. La grandeur, la noblesse, est dans le service. C'est ce que Jésus a dit, répété et vécu, au risque de nombreux ennuis, oppositions et humiliations. Et jusqu'au risque même de sa vie.
C'est ainsi qu'il a payé, comme d'autres prophètes après lui et encore aujourd'hui, le prix fort de l'incompréhension, de l'opposition, de l'excommunication et de la condamnation à mort. Ce qui veut dire que pour ceux et celles qui se réclament du Christ, la priorité n'est pas au succès, à la gloire, ni au prestige, mais au service. Le service gratuit. Un service à risques.
C'est ce qui explique que les premières générations chrétiennes ont très vite considéré le mystérieux Serviteur présenté par Isaïe comme la figure prophétique de Jésus de Nazareth.
Mais que représente actuellement cette figure de Jésus serviteur ? Est-elle encore parlante ? Globalement, on dit qu'aujourd'hui l'idéal du service est à la fois exalté et décrié. Voyez la publicité. Elle vante constamment les innombrables services offerts à la clientèle : stations-services, libre service, service après vente… Mais il ne s'agit pas de service gratuit. La juste rémunération de toute prestation de service, même parfois en famille, est devenue un principe intangible. L'idéal du pur service n'a plus la cote. Il est même décrié. Nul ne veut plus être, dit-on, le serviteur ou le domestique d'autrui (sous-entendu : l'esclave d'un autre), taillable et corvéable à merci. Sauf rémunération assurée.
Et, c'est précisément le terme "esclave" qu'utilise Jésus. Alors que ses disciples rêvent de supériorité et de domination, le maître parle de ceux qui sont au dernier rang de la société. Une image frappante pour expliquer qu'il n'est pas un chef autoritaire, mais bien l'humble serviteur de tous. Il faut donc apprendre à donner plutôt qu'à dominer.
Or, il y a des services très périlleux. Par exemple, militer et donc protester contre l'hypocrisie, l'oppression, l'exploitation de l'homme par l'homme, et autres services à grands risques, qui peuvent même conduire au martyre.
Plus modestement, qu'en est-il dans l'Eglise, dans nos communautés et dans nos groupes ? Sommes-nous prêts, non seulement à rendre volontiers service, mais même à assumer un service ? Déjà dans la société, par exemple, on peut s'engager dans un service social, un service d'entraide, un service médical, juridique, ou encore un service politique, c'est-à-dire se mettre au service du "vivre ensemble", que l'on peut réaliser dans le même esprit que Jésus. Car, s'il n'y a pas une politique chrétienne, il y a une pratique chrétienne de la politique.
Au sein de la communauté Eglise, on peut aussi être en service, exercer une mission, un ministère : ministère sacerdotal, ministère de la Parole, de la catéchèse, ministère œcuménique, ministère de la compassion, celui de l'entraide… et bien d'autres… Chacun a même un rôle à jouer dans la mutation impérative du ministère sacerdotal. Ce sont d'ailleurs les laïcs qui, au premier siècle de l'Eglise, ont inventé des ministères nouveaux, correspondant aux besoins nouveaux de la communauté chrétienne et de sa mission. On demande donc aujourd'hui des innovateurs et des pionniers, hommes et femmes.
Aujourd'hui aussi, il est bon également de rendre grâce pour tous ceux et celles qui assument, ici ou ailleurs, un ministère. Merci. Et nous prierons pour que se lèvent d'autres et nouvelles vocations au service et à la mission.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:52 Publié dans temps ordinaire B | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : gouvernement, politique, royaume, service, ambition, pouvoir, gratuit, rémunération, ministère
06.10.2009
Homélie du 28e dimanche ordinaire B
Homélie du 28e dimanche ordinaire B
Sg 7, 7-11 ; He 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Cet épisode de la vie de Jésus est très bien connu sous le titre "Le jeune homme riche". Un véritable cliché. Ce qui ne cadre pas exactement avec le texte évangélique qui parle d'un homme qui a observé les commandements depuis sa jeunesse. Il n'est donc plus tout jeune, d'autant plus qu'il avait de grands biens. Ou, comme le traduit André Chouraqui, "de nombreuses possessions". Ou encore, dans la Bible du chanoine Osty : "beaucoup de propriétés". Matthieu est le seul à introduire le terme "jeune" en fin de récit. Luc, lui, parle d'un "notable très riche".
Mais pourquoi parle-t-on toujours d'un "jeune homme riche" ? Peut-être parce qu'on réduit l'épisode de l'homme riche à la seule catégorie des appels à la vocation sacerdotale ou religieuse. Les commandements de Dieu, dirons-nous, sont destinés à tous, et les conseils évangéliques à quelques-uns. Les chrétiens auraient donc le choix entre un chemin ordinaire pour les "simples chrétiens", et un chemin plus noble, celui de la vie consacrée. Alors, on transforme l'homme riche d'hier en jeune homme riche d'aujourd'hui, croyant sincère, pratiquant fidèle, fils de riche, qui aurait pu devenir prêtre ou entrer au couvent. Mais il a trouvé cette vocation au-dessus de ses forces. Il n'a pas eu le courage d'invoquer le Seigneur pour qui tout est possible, et il s'en est retourné, profiter honnêtement de ses biens.
Une interprétation singulièrement étriquée et dangereusement réductrice. De son vivant, Jésus n'a jamais appelé pour le sacerdoce ni pour la vie religieuse. Il a appelé des disciples et ces disciples ont tous les âges, il y a des hommes et des femmes, des mariés et des célibataires.
Quand Marc évoque cet épisode dans sa prédication et sa catéchèse, il s'adresse à toute la communauté chrétienne et non pas à quelques-uns. C'est à la communauté qu'il propose l'exemple de l'homme riche comme thème d'examen de conscience et de mise en garde. Une invitation à réfléchir sur l'attitude qu'elle doit avoir envers la propriété, les richesses et la pauvreté.
Tout disciple du Christ, quel que soit son âge, son métier ou sa vocation, est appelé à s'attacher au Christ, jusqu'à le préférer à tout et à le suivre jusqu'à être capable de "vendre ses biens", soit au sens littéral, soit au sens symbolique. Symbolique, c'est-à-dire se libérer de tout esclavage, être libre de ses mouvements, détacher les amarres qui freinent ou qui paralysent. On ne peut marcher dans deux directions à la fois, on ne peut pas servir Dieu et Mammon, ni dans le monde, ni au couvent.
"Chaque fois qu'un être humain accepte de perdre quelque chose, de subir un détriment pour que d'autres puissent vivre ou mieux vivre, il "suit le Christ"." Ou encore "accepter de tout perdre plutôt que de gagner quoi que ce soit par violence, par fraude, par chantage, par orgueil ou égoïsme, c'est aussi suivre le Christ". (M. Domergue, s.j.).
Pour ce qui est des richesses au sens matériel du terme, tous les chrétiens, même les plus convaincus, les plus engagés, doivent comprendre et sans cesse se rappeler que la richesse constitue à la fois un avantage et un danger, une chance et un piège, une puissance et un obstacle.
Jésus ne condamne pas pour autant les richesses et ne canonise pas la pauvreté. Il n'a jamais considéré ses compatriotes fortunés comme des pestiférés. Il a répondu à leurs invitations et partagé leurs repas. "Jésus, précise Luc, était suivi par les Douze et par des femmes qui les aidaient de leurs biens".
Ce qui n'a pas empêché Jésus d'adresser aux possédants un appel aussi clair qu'exigeant. Selon la conception biblique, seul le détachement parfait permet l'Amour, l'union dans l'Unique, source de lumière et de beauté.
Ce qui est en jeu ici, ce n'est donc pas la pauvreté matérielle, mais la charité, car on peut être pauvre, même volontairement, sans que ce détachement fasse grandir la charité et s'exprime dans un amour réel pour les pauvres.
Mais l'expérience tout comme l'actualité quotidienne rejoignent celles de la Bible pour constater que l'argent est souvent la cause d'illusion ou d'autosuffisance qui détournent de Dieu et de l'amour des autres. "Qui a de l'argent, dit un proverbe russe, met dans sa poche ceux qui n'en ont pas".
L'écrivain Bernard Chouraqui, dans un de ses livres évoquant le danger de l'argent, explique que son invention a permis de dépouiller les malheureux sans prendre le risque de les affronter au couteau. C'est lui aussi qui permet, sans rien perdre de sa respectabilité, d'écraser tous les autres. Avec impunité garantie.
L'histoire de l'homme riche nous est bien destinée. A tous, sans exception. C'est bien un appel à la vocation chrétienne. Mais rappelons-nous que seul le maître de l'impossible peut nous libérer des liens et entraves qui freinent notre marche à sa suite.
Chrétiens, nous sommes appelés à le suivre et nous sommes envoyés en mission, comme nous le rappelle le mois d'octobre consacré à la mission universelle.
Bonne route avec lui ! C'est un souhait et un programme.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
12:15 Publié dans temps ordinaire B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : riche, propriété, pauvreté, vendre, libérer, libre, argent, vocation, mission
03.10.2009
Homélie pour la fête de S. François d'Assise
2 Homélies pour la fête de saint François d'Assise (1981 et 1986)
Si 50, 1. 3-7 ; ou Mi 4, 1-4 ; Ga 6, 14-18 ; ou Rm 12, 14-21 ; Mt 11, 25-30 ou Lc 9, 1-6 ; ou Lc 10, 1-9
Il y a des métiers dangereux. Il y a des vocations très périlleuses, par exemple celle qui consiste à proclamer la Parole de Dieu dans toute sa vérité, dans toute sa rigueur, sans complaisance et sans compromis. C'est la vocation des prophètes. Ils prennent des risques énormes. L'évangile vient de nous le rappeler. Ils sont généralement maltraités, emprisonnés et même tués. Jésus, le plus grand des prophètes, n'a pas échappé à la règle.
Il y a cependant des prophètes qui font l'unanimité, admirés et très aimés. Ce sont les prophètes morts. Morts et de préférence canonisés. A ce stade silencieux de leur existence, ils ne sont ni encombrants, ni gênants, ni dangereux. On peut donc sans risque les applaudir, vanter leurs exploits, les citer en exemple, surtout aux autres… De toute manière, cela n'engage à rien.
François d'Assise ne fait pas exception. Nous l'aimons bien. Nous l'aimons beaucoup. Tous. Après 8 siècles, il a encore le statut de vedette. Il séduit même des incroyants.
Et cependant, nul d'entre nous n'aimerait l'avoir devant soi critiquer notre genre de vie et nous inviter à une complète conversion. Nul d'entre nous n'aurait voulu l'avoir pour fils.
Pendant 20 ans, il a vécu dans le style de vie de son père et de son milieu. Une bourgeoisie naissante, riche de son commerce et de son influence. Le bien-être est à portée de sa main. Le pouvoir aussi, elle rêve de supplanter la noblesse. Un monde de parvenus, comblés et ambitieux. François est de ceux-là, son avenir est assuré, il a de l'argent et il en profite. C'est la Dolce Vita.
Deux expériences malheureuses vont le sauver : un échec militaire suivi de 12 mois de prison et une grave maladie… vont lui faire voir les personnes et les choses autrement. Sa vision et son sens de la vie vont changer.
Il ne va pas se révolter, mais retourner aux valeurs essentielles. Il ne va pas maudire le monde, ni même rompre avec lui, mais il va prendre ses distances, pour aimer avec plus de liberté, pour aimer autrement. Non plus pour posséder, pour avoir, pour dominer, mais pour offrir, partager, donner.
Son père, il l'a admiré. C'est pour lui le symbole du bien-être, de la carrière réussie, de l'influence, du prestige, de l'argent gagné et accumulé. Converti, François ne va pas émettre des théories, mais il va prendre le contre-pied de la mentalité, du style de vie de son père et de son milieu. Il va vivre autrement et dans un autre esprit.
François ira même jusqu'à renoncer à sa noble carrière de chevalier, à son avenir de riche commerçant. Une folie, un scandale.
A la maison, c'est la déception, la colère, les menaces. Le père n'aura même pas l'occasion de renier son fils ni de le déshériter. C'est François qui fera le premier pas. Il partira en laissant tout, même ses vêtements. Le voici libre pour se consacrer à ce qui est plus important, ce qui est vital.
Qui prierait aujourd'hui de tout son cœur pour avoir un fils ou une fille de cette trempe ?
Jusque-là, François a suivi une sorte d'intuition. Il en trouvera peu à peu confirmation dans l'Evangile. Il va vouloir véritablement s'identifier à Jésus Christ, frère universel, libre, pauvre, intensément humain, simple, exigeant et bon. C'est parce que le Christ a été pauvre qu'il a voulu, lui aussi, être pauvre. Mais la pauvreté est une attitude fondamentale qui prend l'être tout entier, et pas seulement sa bourse, ses meubles ou ses vêtements.
La première pauvreté, c'est d'être libre vis-à-vis du savoir, du pouvoir et de l'avoir. Libre, c'est-à-dire être désencombré et n'être ni possédé ni emprisonné par aucune richesse, qu'elle soit naturelle, monétaire, foncière ou culturelle. Une libération et un détachement qui donnent accès à l'essentiel et à l'infini pour qui nous sommes vraiment faits.
Comme au temps de François, et pour des raisons semblables, à la fois économiques, éthiques et politiques, le fossé s'élargit entre riches et pauvres, entre ceux qui travaillent et ceux qui chôment.
François ne nous apporte pas de solutions toutes faites pour résoudre les problèmes de notre temps. Et cependant, il a quelque chose à nous dire aujourd'hui. Il est allé à contre-courant du système de valeurs de son époque. Il nous invite aujourd'hui à faire de même. Il nous apprend une autre manière de vivre.
Dans cette autre manière de vivre, il n'y a pas seulement un grand détachement des choses temporelles, mais un grand amour de la nature. On a fait de François le patron des écologistes. En son nom, on bénit les canaris, les chats, les chiens et les chevaux. Mais l'intérêt et l'amour qu'il leur portait n'est pas celui auquel nous pensons. Pour François, la nature n'est pas un simple cadre charmant et agréable. La qualité de l'environnement n'est pas pour lui un problème de chlorophylle ou d'air pur. La nature, c'est un véritable milieu divin, où tout être créé, même un caillou, est un frère ou une sœur en qui Dieu est présent et qui est présent en Dieu, qui lui parle de Dieu. Si François aime la nature et les animaux, c'est parce qu'il est amoureux et passionné du Christ. Son frère le soleil, c'est le symbole de Dieu. Il lui parle de Dieu, car il est beau, il rayonne, il illumine. Même la mort, il va en parler, il va l'accueillir avec une grande bienveillance : elle est sa sœur.
Mais les frères et sœurs qui ont priorité, ce sont les être humains. Il va les respecter, les aimer, les réconcilier. C'est avec le même respect et la même simplicité, le même amour, la même tendresse, qu'il traite l'évêque ou le lépreux, les chevaliers ou le mendiant, les princes ou les paysans. Ils sont parfois divisés par l'incompréhension, la jalousie ou la haine. Il va les réconcilier, parce qu'ils n'ont qu'un seul et même Père.
C'est parce qu'il aime intensément Jésus Christ et qu'il veut s'identifier à lui, qu'il va aimer comme lui les hommes et les femmes, les pauvres et les riches, les malades et les bien-portants et tout ce qui existe, parce que tout vient de Dieu.
Mais il n'aime pas pour conquérir, pour prendre, pour posséder. Il aime vraiment, c'est-à-dire gratuitement. Il est infiniment respectueux des êtres et de l'être tout entier. Son regard est pur, parce que son cœur est pur, c'est-à-dire sans convoitise. Quelle leçon pour nos appétits démesurés et nos gourmandises insatiables !
François a beaucoup à nous dire.
Pour entrer dans cette année jubilaire avec un cœur libre et apaisé, peut-être devrions-nous apprendre de lui la bienveillance envers les êtres, la simplicité dans nos relations avec les autres, plus de détachement envers les biens matériels, et peut-être aussi accepter de bon cœur de réduire notre train de vie, de partager davantage pour que d'autres puissent encore vivre.
L'eucharistie nous facilite cette conversion, puisqu'elle nous rassemble, tous différents, dans l'unité de la foi. Elle est invitation à la réconciliation et au pardon. Elle nous propose un idéal de monde nouveau, où chacun, à la table du banquet, partage de son pain et de ses biens, pour que tous, frères et sœurs, puissent être nourris.
P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)
1925 - 2008
Homélie pour la fête de St. François d'Assise
(en 1986, église N.D. des Grâces, Chant d'Oiseau)
Dans les années 80, un auteur franciscain faisait très justement remarquer que le charisme de François, ce n'est pas tellement la pauvreté. D'autres l'ont fait avant lui. "Lui, c'est un pauvre qui chante, il fait chanter l'Evangile et il fait chanter toute la création".
Là, peut-on dire, il est unique.
Les prières de la liturgie de ce jour dessinent d'ailleurs un portrait complet et fidèle de François d'Assise. En bref, il a mené une vie humble et pauvre, tout à l'image du Christ, une vie pleine de joie et de charité. Un cœur d'apôtre simple et généreux. Beaucoup de tendresse pour tous les êtres humains, mais aussi pour toutes les créatures. Une vie dans laquelle tout se tient et tout s'enchaîne. C'est là que se situe le secret du bonheur que François a vécu et enseigné. C'est le message permanent qu'il nous transmet encore aujourd'hui.
Un message qui tombe à pic, dans une époque plutôt morose, où il est souvent question de déprime. On ne trouve guère de fondement humain à l'optimisme.
Mais, précisément, François n'a pas trouvé son parti pris de la joie, sa joie de vivre et son optimisme jusque dans la souffrance et les épreuves, dans une espèce de bonheur humain. Il les a trouvés ailleurs.
Il n'était pas constamment et fébrilement dans l'attente de bonnes nouvelles pour assurer son bonheur et sa joie. La Bonne Nouvelle, il la recevait en permanence… Voici son secret qui est le secret gigantesque du chrétien.
Son bonheur et sa joie, il les a trouvés dans l'expérience de la bonté de Dieu, dans la foi et l'amour qui produisent la joie de la vie.
Pour François, la tristesse, c'est le mal babylonien. Et il voulait faire de ses frères les dénonciateurs de ce mal. Mais la joie dont il parlait, la joie dont il vivait n'était pas une simple émotion ou un frisson agréable. Il s'agit d'une joie intérieure tellement profonde que rien ne peut l'altérer, ne joie qui ne se mesure pas à l'éclat du rire, mais à sa permanence en toutes circonstances, une sorte d'état de joie qui seule est capable de donner aux chrétienne cet air sauvé que Nietzsche cherchait en vain sur le visage des croyants.
La joie chrétienne n'est pas une question de caractère ni de tempérament, ni le privilège de quelques-uns. Elle ne dépend pas de la pluie ou du beau temps, de la santé ou de la maladie. Elle est le fruit de l'Esprit, et donc de la charité enracinée en Dieu.
Comme François d'Assise, l'être charitable connaît la joie, parce qu'il est capable de découvrir Dieu présent en l'autre, parce qu'il sait que l'autre aussi est aimé du Seigneur et que lui également reçoit des dons de l'Esprit.
C'est à ce niveau qu'il faut comprendre la courtoisie, l'amabilité et la bienveillance que l'on attribue à François d'Assise, St Bonaventure l'expliquait ainsi : "A force de remonter à l'origine première de toute chose, il en avait pour elle toute une amitié débordante et il appelait frères et sœurs les créatures même les plus petites, car il savait qu'elles et lui procédaient du même et unique principe".
C'est ce qui le rendait constamment capable d'émerveillement : "Loué sois-tu, notre Créateur, pour notre frère le faisan." Et pourquoi la louange du frère Soleil ? Parce qu'il est témoignage du Seigneur, parce qu'il rappelle à François que c'est Dieu aussi qui l'a créé. Ils sont donc frères. Il est ainsi capable de louer Dieu pour le chant strident de sa sœur cigale, comme s'il s'agissait de chœurs angéliques.
Chez François, et cela n'a rien d'étonnant, la joie se rattache toujours au détachement, à la pauvreté, qui dégage de l'accessoire et permet de mieux découvrir l'essentiel. Parce que la vraie joie n'est pas du tout le fruit d'un prestige quelconque, du plaisir ou de l'opulence. Elle se nourrit de choses simples.
Dans la "Cité de la Joie", qui est le titre d'un livre mais aussi le nom d'un des quartiers les plus pauvres d'une ville qui compte 300.000 sans-abri dans la rue, Dominique Lapierre écrit : "Au chœur de cet enfer, je trouve plus d'héroïsme, plus d'amour, plus de partage, plus de joie et finalement plus de bonheur que dans bien des villes de notre riche Occident…".
Nous avons besoin de réintroduire la joie dans nos cœurs et dans nos maisons, dans nos communautés et dans nos cités. Mais il ne faut absolument pas la confondre avec le plaisir, le rire ou la gaieté.
Seigneur, fais-nous emprunter les mêmes chemins que François pour suivre ton Fils et vivre unis à toi, pleins de joie et de charité.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
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