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30.06.2009

Homélie du 14e dimanche ordinaire B

Homélie du 14e dimanche ordinaire B

Ex 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6

Nous avons tous bien entendu : "Les proches de Jésus (qui étaient des croyants et des pratiquants) étaient choqués à cause de lui". Et nous avons tous bien entendu que Jésus "s'étonnait de leur manque de foi". Face aux prophètes, nous sommes exactement aujourd'hui dans la même situation. Qu'il s'appelle Ezéchiel ou Paul de Tarse, Helder Camara, abbé Pierre, ou sœur Emmanuelle… , et a fortiori Jésus de Nazareth, tout prophète prend des risques. Son langage et son comportement tranchent avec l'habituelle "langue de bois" ou, dans l'Eglise, "la langue de buis", et la rigidité des pratiques stéréotypées.

Tout prophète est toujours confronté à des interlocuteurs très susceptibles, qui s'appellent, même en chacun de nous, autorité et pouvoir, tradition et idéologie, ordre et convenances, opposition à toute critique et à toute remise en cause. Face à des murs de pierre ou des rideaux de fer hermétiques, le prophète est souvent très seul et combat à mains nues. Mais il a toujours eu, dans l'histoire de l'Alliance entre Dieu et son peuple, une mission vitale à remplir. Irremplaçable ! Quand les voix prophétiques sont étouffées, la foi entre en agonie.

Le vrai prophète est l'homme ou la femme du souffle. Le souffle de l'Esprit. Cet Esprit qui nous fait passer de la crainte à la confiance, qui nous fait sortir des pièces barricadées ou verrouillées.

La parole du prophète se moule dans la Bonne Nouvelle. Elle est une parole libre, parfois rude, toujours exigeante, mais une parole d'invitation et de dialogue, et non pas un décret autoritaire. Une parole infiniment respectueuse des consciences, qui nourrit l'espoir au lieu de brandir des menaces et de cultiver la peur.

Depuis toujours, tout prophète, comme le Christ, va d'abord vers les plus pauvres, les plus marginalisés, les plus dispersés. Les intouchables. Il ose donc franchir les barrières culturelles, religieuses, politiques et sociales. Même quand elles sont protégées par les barbelés et les tabous des certitudes et des "vérités" définitives.

Comme au temps du Christ, il est des prophètes aujourd'hui qui fréquentent des Samaritains hérétiques, des Marie-Madeleine parfumées et de scandaleux Zachée… jusque sur les plateaux de télévision, qui constituent la plus grande place publique du monde. Intolérable ! crie d'une seule voix le chœur des super-vertueux et des orthodoxes purs et durs.

Aujourd'hui encore, il est des passionnés de l'Evangile, qui vont annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ en des lieux peu recommandables et dans des publications douteuses. Et l'on voit même des cardinaux et des évêques, qui refusent une pastorale de ghetto, sortir de leur sacristie, de leur palais épiscopal, pour fréquenter des infréquentables et leur offrir la Bonne Nouvelle. Cela fait partie de leur mission.

Les prophètes se montrent toujours moins préoccupés par les dogmes qu'ils respectent, que par les situations et les problèmes concrets que vivent les hommes et les femmes de leur temps.

Comme Jésus, ils pratiquent la loi de l'amour plutôt que l'amour de la loi. Ils choquent donc inévitablement tout ce qui, en nous et autour de nous, peut s'appeler pharisien, bien-pensant, spécialiste de la loi et grand-prêtre.

Voyons Paul de Tarse, l'homme de l'ouverture et des intuitions prophétiques. Un exemple éclatant ! C'est ainsi qu'il s'est refusé à imposer la circoncision traditionnelle et sacrée aux chrétiens convertis du paganisme et formés par une toute autre culture. Et il s'est opposé farouchement à tous ceux qui tentaient de leur imposer les mille et une prescriptions de la loi de Moïse. Son principe : Ce n'est pas la loi avec "ses commandements et décrets" qui sauve, mais bien la foi au Christ.

Nous vivons encore aujourd'hui ce genre de tensions entre le "pouvoir" central de l'Eglise et celui des Eglises locales, tensions entre Pierre et Paul, entre l'institution et les charismes, les traditions figées et la Tradition vivante. Mais il n'y a pas de quoi s'affoler. Il ne s'agit ni de guerre, ni d'opposition, ni de désunion. C'est un signe de santé. D'ailleurs, ces mêmes tensions et combats se manifestent aussi dans nos territoires intérieurs. Nous sommes tous et chacun interpellés et choqués par les prophètes. Il ne faut donc pas avoir peur d'un débat dans l'Eglise. Ni même d'une confrontation qui peut, et même doit, rester fraternelle. D'ailleurs le respect et l'obéissance "n'empêchent pas d'avoir un avis". Et la foi n'est pas là pour "piétiner la raison".

Un évêque français, Mgr Mondésert (1) constate publiquement, d'une manière critique mais toujours positive et sereine, que "le décalage entre l'Eglise et toute une partie de la société s'approfondit à cause du discours ecclésial en matière de morale privée… Un écart se creuse entre le discours officiel de l'Eglise et les pratiques du plus grand nombre… L'autorité romaine… donne le sentiment de ne pas assez prendre en compte ce qui fait la complexité, voire la difficulté, de la vie des personnes". Puis, en parlant de l'ensemble des chrétiens, il ajoute : "Il me semble que nous sommes victimes, là encore, d'une vision pyramidale de l'Eglise universelle… Même si l'on parle beaucoup de communion ou de collégialité, l'on a encore trop souvent l'impression que l'Eglise fonctionne davantage comme une société qui se voudrait parfaite, sans conflits, ni taches. Ni erreurs, ni péchés… Avec à sa tête un pouvoir central !" Or, "l'Eglise ne se définit pas d'abord ainsi sur une relation de supériorité et de pouvoir. Mais bien, avant tout, sur une relation d'amour et de service, sur ce rapport de proximité existant entre Dieu et les êtres humains… On choisit trop souvent la rigidité des préceptes au détriment de la sollicitude pastorale, le juridisme au lieu du sens des personnes… En interpellant ainsi mon Eglise au nom de l'Evangile, en rappelant avec force les droits de la conscience et de la liberté humaine, je ne me sens pas seul. Je renoue avec cette histoire, qui a su, au fil des siècles, donner à l'Eglise son visage original."

Mais ce n'est pas de tout repos. Car les prophètes de tous les temps entendent toujours les mêmes refrains qui leur sont adressés : "Qu'ils se taisent ! Sinon qu'on les crucifie !".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

Mgr Mondésert, "Libres propos sur l'Eglise", DDB 1994.

23.06.2009

Homélie du 13e dimanche ordinaire B

Homélie du 13e dimanche ordinaire B

Sg 1, 13-15 ; 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7, 9, 13-15 ; Mc 5, 21-43

Afghanistan, Irak, … Liban… Ces noms ont défilé sur les écrans dans un nuage de feu et de sang. Des bombes et des ruines, des morts et des blessés, des routes encombrées d'engins meurtriers et de foules en exode. La puissance de la mort semble régner sur la terre. Peut-on encore parler d'espérance et de vie quand le désespoir envahit la planète et que la vie, qui est sans prix, dégringole sur l'échelle des valeurs ?

Des guerres et du sang, des massacres et des déportations, nous en retrouvons tout au long de l'histoire du "peuple saint". Cependant, la Bible ne cesse de chanter la victoire de la vie sur la mort. "Dieu crée toutes choses pour qu'elles subsistent", proclame le livre de la Sagesse. (Ou encore, "Dieu a créé l'homme pour une existence impérissable. Il a fait de lui une image de ce qu'il est en lui-même"). Le psaume évoque le même thème avec un enthousiasme qui peut nous surprendre : "Seigneur, tu m'as fait remonter de l'abîme et revivre quand je descendais à la fosse… Sanglots le soir, cris de joie le matin… Pour moi, tu as changé le chant funèbre en danse et dénoué la tunique de deuil pour me ceindre de joie".

Jésus nous fait progresser davantage dans ce mystère de l'être humain "créé à l'image et à la ressemblance de Dieu". Le prophète de Nazareth interpelle la mort comme on parle à un vivant. Elle dort, dira-t-il de la fille de Jaïre qui vient de mourir. Il la fera se lever, il la fera marcher. Des questions jaillissent, aussi nombreuses que pressantes, mais nous n'aurons droit à aucune explication et nos interrogations ne trouveront jamais d'autre réponse que celle donnée par Jésus à Jaïre, chef de la synagogue : "Ne crains pas, crois seulement".

La mort ne serait-elle qu'une défaite passagère, un sommeil, un passage obligé qui débouche sur la résurrection ? Curieux, inquiets, sinon même angoissés, nous voudrions savoir. Les uns interrogent les astres et les cartes, les tables tournantes et les devins. Est-il possible d'entrer en communication avec nos morts ? Des expériences sont tentées, des témoignages étonnants recueillis, des livres publiés. Mais comme le disent les "impies" du livre de la Sagesse, "quand vient la fin, pas de remède et nul n'a jamais vu quelqu'un réapparaître".

C'est encore et toujours à notre foi que s'adresse l'acclamation de l'évangile : "… Jésus Christ, notre Sauveur, a détruit la mort ; il a fait resplendir la vie par son Evangile". Et l'évangile n'est-il pas la Bonne Nouvelle de la toute-puissance de l'amour, qui est "un autre nom de la vie, don de Dieu" (1). La vie est précieuse et elle a un sens. Nous ne sommes pas des êtres créés par hasard et qui disparaîtront comme s'ils n'avaient jamais existé. Le silencieux mystère de l'au-delà, la douleur des séparations, ne doivent pas engendrer la crainte mais l'espérance. Il faut croire, et notre foi est faible. Il est vrai aussi que Jésus a dit connaître notre cœur et donc aussi les faiblesses de notre foi.

L'épisode de la femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans, nous le rappelle d'une manière touchante. La "foi" de cette femme paraît bien être plus proche de la superstition que d'un credo en Jésus Fils de Dieu. Elle n'hésite pas non plus à enfreindre les lois très strictes de sa religion concernant les impuretés légales. Impure, elle l'est depuis des années. Avait-elle le droit de toucher le vêtement d'un pur ? Jésus ne fait pas allusion à sa désobéissance et ne blâme pas son geste "magique". Il la guérit et la purifie en invoquant sa "foi".

Face aux sacrements, nous sommes peut-être comme cette femme. Impurs, tiraillés entre le découragement et l'espérance, la foi toujours un peu teintée de magie. Mais les sacrements nous permettent de le rencontrer, de le toucher, lui, qui a vaincu le mal et la mort, peut vaincre en nous le "Malin", et nous donner vie nouvelle.

Le premier pas de notre purification, de notre guérison, n'est-il pas de mourir un peu chaque jour à nos appétits terrestres, nos ambitions orgueilleuses, nos égoïsmes sans cesse renaissants et nos préjugés qui sont semences de discorde, de racisme et de haine ? Mourir chaque jour pour être transformés, pour être ressuscités à une vie toute autre, marqués par la confiance et la foi en Jésus ressuscité, accueillants à la Bonne Nouvelle, animés par l'esprit des Béatitudes qui est source de bonheur et de joie jusqu'à nous rendre "bonne nouvelle" pour tous. Un autre monde peut déjà commencer.

P. Fabien Deleclos, franciscains (T)

1925 - 2008

(1) "Signes et prodiges - les miracles dans l'Evangile", J.P. Charlier, Cerf.

16.06.2009

Homélie du 12e dimanche ordinaire B

Homélie du 12e dimanche ordinaire B

Jb 38, 1, 8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41

Avez-vous déjà vu une tempête dans un verre d'eau ? Moi, jamais. Mais on en parle souvent. Vous est-il arrivé d'être témoin d'une âme, d'une conscience, d'un cœur pris dans une tornade ? Certainement pas. Mais chacun d'entre nous a pu un jour en faire l'expérience ou entendre le récit de l'expérience vécue par quelqu'un d'autre. Tout comme nous pouvons percevoir des gémissements, des cris d'angoisse et de peur purement intérieurs. Il est bon de nous en souvenir quand nous lisons dans la Bible des récits de tempête. Ce qui n'est pas facile, parce que nous baignons dans une ambiance matérialiste, qui nous pousse, même malgré nous, à tout traduire en réalités palpables et contrôlables. Nous manquons de poésie et nous négligeons son langage contemplatif, la force révélatrice des symboles et leur dynamisme spirituel.

Bien sûr, du temps de la Bible ou de celui des apôtres jusqu'à nous, le monde a considérablement changé. Mais les images bibliques ne sont pas usées pour autant et leur message ne cesse pas d'être actuel. Face à un miracle évangélique, même celui d'une guérison, la première question à se poser, je ne dis pas la seule, n'est pas celle de la matérialité des faits. Mais bien de qui ou de quoi est-il signe ? L'essentiel du miracle ne se trouve pas dans ce qui apparaît comme un prodige, mais dans l'interprétation qu'ont fait les évangélistes d'un événement inattendu. La leçon de catéchèse que Marc a composée pour les chrétiens de Rome a été écrite aux environs de l'an 70, dans une situation bien déterminée. Qu'a-t-il voulu leur faire comprendre ? Et comment pouvons-nous interpréter ce récit aujourd'hui, dans une autre situation ? Car ce récit n'est pas simplement le souvenir d'une histoire du passé. Il soulève une question vitale pour chacun de nous en particulier et pour l'Eglise en général.

La véritable tempête n'est pas sur le lac, mais dans le cœur et l'esprit des disciples. Et le péril que connaît "la barque" de Pierre et ses occupants manifeste bien que c'est toute la jeune Eglise qui est perturbée et en proie à la peur et au doute. Ce qui est bien le cas à Rome, en l'an 70. La tempête secoue la petite communauté chrétienne. L'Evangile a été un échec en Palestine. Il n'y a quasiment pas de conversion parmi les Juifs. Il y en a chez les Païens, mais cela bouleverse des "certitudes" ancrées et des traditions rigides. Dès lors, un esprit d'ouverture et des changements s'imposent. Il y a des risques à prendre. Beaucoup ont peur.

De plus, des menaces de persécution contre les chrétiens de Rome se développent et se précisent. Or, du côté de Dieu et de son Christ, c'est le silence. Alors, on tremble, on doute.

Les apôtres connaissent bien cette expérience. Eux, de simples pêcheurs juifs, ont été envoyés en mission comme des brebis au milieu des loups. Jésus les a entraînés au milieu de la bourrasque tout en ayant l'air de dormir. Bien sûr, ils avaient la foi, une toute petite foi, qui leur a quand même donné la force et le courage de crier. Et cet appel a été entendu et accueilli par Jésus, qui peut, en effet, commander à tous les éléments qui se déchaînent dans le cœur et l'esprit des personnes. C'est pourquoi, chez Marc, Jésus "exorcise" la mer, exactement comme il a exorcisé l'homme tourmenté de Capharnaüm.

Mais les disciples n'avaient pas seulement peur de la tempête. Le plus inquiétant était ce que Jésus leur avait dit : "Passons sur l'autre rive". Ne restez pas accrochés au passé. Or, l'autre rive, c'est une terre païenne. Un monde qu'ils ne connaissent pas. Des gens que les vrais croyants ne peuvent pas fréquenter, sous peine d'être classés eux-mêmes parmi les impurs.

A partir de ce passage de l'évangile, nous pouvons chacun méditer sur nos tempêtes intérieures, sur les peurs et les angoisses qu'elles prvoquent, et donc méditer sur notre foi en Jésus et sur l'espérance qu'il suscite. C'est notre foi et notre confiance en lui qui nous donneront la force de ramer et de naviguer au mieux. Il est vrai aussi que Jésus peut très bien dormir dans un coin de notre vie et que nous avons peur de le réveiller, car il risque de nous déranger. D'autant plus que sa réponse à nos questions ne sera pas nécessairement celle que nous attendions.

Nous pouvons méditer sur l'Eglise dans laquelle nous sommes embarqués… Il s'agit bien de passer sur l'autre rive, et donc risquer l'avenir. C'est-à-dire quitter, s'arracher à un passé de chrétienté et retrouver le christianisme, lui rendre vie dans un monde pluraliste, sécularisé, interreligieux, etc. C'est une mutation qui secoue et fait peur.

D'ailleurs, la barque de l'Eglise est bousculée. Un regard, même superficiel, nous révèle que le taux de pratique sacramentelle est en chute libre. Depuis longtemps, les candidats au sacerdoce et à la vie religieuse sont devenus rares. Les chrétiens d'Europe, jadis majoritaires, deviennent minoritaires. Le temps de l'humilité. Beaucoup se posent des questions angoissantes, dans tous les domaines et dans des sens opposés. Les uns s'accrochent à la fausse sécurité de la rive et s'enferment dans des traditions sclérosées, des pastorales inadaptées ou des ghettos nostalgiques, coupés de la vie réelle dont ils devraient cependant être le levain. D'autres piaffent et ruent, succombant à l'impatience. D'autres encore quittent le navire, qui leur semble s'éloigner de l'autre rive au lieu de vouloir y accoster.

Mais pourquoi donc avoir peur, nous dit Jésus aujourd'hui. Et comment se fait-il que vous n'ayez pas la foi ? Sur l'autre rive, cependant, c'est le Seigneur qui nous appelle et nous pousse, pour annoncer la Bonne Nouvelle et en témoigner. C'est bien notre mission en terre et situations nouvelles. L'homme et la femme de foi et d'espérance n'ont pas peur du nouveau contexte du monde. Ce monde qui est le nôtre et dans lequel nous sommes envoyés pour incarner la Parole. La nouvelle évolution de ce monde peut aussi aider l'Eglise à retrouver la force prophétique de l'Evangile et à mieux saisir de l'intérieur la dynamique des premières communautés chrétiennes qui ont dû, elles aussi, s'incarner, risquer, s'adapter et inventer.

Vois, disait déjà Isaïe à son peuple : "Ne reste pas fixé sur le passé. Ne t'arrête pas à ce qui fut. Vois, j'ai commencé quelque chose de nouveau. Ne le remarques-tu pas ?".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

09.06.2009

Homélie du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ, B

Homélie du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, B

Ex 24, 3-8 ; He 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16, 22-26

Du sang dans les journaux, du sang sur nos petits écrans... Et voici aujourd’hui que le sang coule dans les textes bibliques... La première lecture nous a offert un spectacle haut en couleurs, avec un Moïse trempant son goupillon dans un bassin rempli du sang de jeunes taureaux à peine égorgés. Il en asperge généreusement l’autel, puis le peuple rassemblé. C’est plus spectaculaire et moins propre qu’une aspersion d’eau bénite. Il y a aussi le symbole traditionnel de la Pâque, avec un agneau immolé, le pain rompu, brisé , partagé, et le vin versé dans la coupe, qui évoque le sang de Jésus crucifié.

Mais c’est tous les jours qu’il y a des victimes qui répandent leur sang sur la route et les champs de bataille, dans les massacres et attentats. Le sang est signe de mort.

Or, il est tout autant image de vie et d’espérance quand il est transfusé pour soigner un malade ou sauver un mourant. Ou encore, quand il est offert pour la défense de la Patrie, pour sa foi, pour affirmer qu’il y a des valeurs plus importantes encore que la vie. Chez les peuples primitifs, le sang était déjà considéré comme porteur de vie. C’est lui qui la maintient, la transmet et la signifie. Quand deux êtres humains mêlent quelques gouttes de leur sang, comme cela se fait encore dans certaines sociétés secrètes, il s’agit d’un échange rituel, qui signifie qu’une alliance est conclue. Que la fraternité est soudée. C’est un contrat scellé dans le sang, "pour le meilleur et pour le pire".

C’est précisément ce fondement spirituel d'une alliance que nous trouvons présent et exprimé entre Moïse et son peuple au pied du Sinaï. Une alliance que nous retrouvons à la Dernière Cène, où Jésus la présente à ses disciples. Le sang est le signe extérieur d’une alliance intérieure. Ils sont symboliquement liés, inséparablement. C’est ainsi que le rite est toujours le signe extérieur, visible, d’une réalité intérieure. Il ne s’agit donc en aucun cas de magie. Le sang des taureaux, versé sur l’autel et sur la foule, n’a aucun pouvoir, aucun effet. Il signifie. Il invite à un échange, à l’union des cœurs et des volontés. Il est comme la signature entre deux contractants. D’un côté, Dieu, symbolisé par l’autel, et de l’autre, la communauté des croyants, qui vont partager la même vie. L’essentiel, c’est évidemment l’engagement réciproque, concret. Le prophète inspiré affirme que Dieu promet de rendre vraiment libre et heureux tous ceux et celles qui l’écoutent et le suivent. Quant au peuple interpellé, il répond : "Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique". C’est le contrat de l’alliance. Dieu propose, il offre, et de son côté l’être humain accueille cette Parole par la foi qui va inspirer son comportement.

C’est dans ce sens que le rite engage. Par conséquent, un rite est vide et inutile s’il ne correspond pas à l’attitude intérieure du cœur et de l’esprit. Exactement comme dans un mariage, le rite de l’échange des alliances n’a rien de magique. Il ne signifie rien s’il n’est pas le signe extérieur d’une volonté intérieure d’amour et de confiance mutuelle, "pour le meilleur et pour le pire". Ainsi, tout au long de l’histoire d’Israël, et on pourrait le dire aussi de l’histoire de l’Eglise, on voit constamment les prophètes rappeler à cor et à cri que la beauté, la solennité des liturgies, l’abondance des rites et des sacrifices ne sont pas agréables à Dieu s’ils ne sont pas l’expression sincère d’une attitude spirituelle et morale conformes à l’alliance d’amour.

De même, quand nous disons que le Christ nous a sauvés par son sang, il ne s’agit pas pour autant d’accorder au sang un pouvoir magique. Ni croire que Dieu a exigé un sacrifice sanglant pour qu’il accorde son pardon. Ce qui est vrai, c’est que Jésus est resté totalement fidèle à sa mission, à l’amour de Dieu et à l’amour de ses frères et sœurs humains, au risque de sa vie. Mourir plutôt que de rompre l’alliance avec le Père. Rester fidèle à sa mission au risque de sa vie. Ce que nous rappelle l’évangile aujourd’hui, c’est que Jésus, avant même d’être arrêté, condamné, flagellé, crucifié, a donné à ces événements futurs mais tout proches un visage rituel. Ainsi, la nouvelle alliance pourra être proclamée, renouvelée, célébrée, et mise en pratique, jusqu’à la fin des temps...

L’eucharistie n’est donc pas un rite magique. Elle est une célébration, un rituel de l’alliance. Elle est renouvellement du contrat d’amour, qui suppose écoute, réponse et engagement. La Parole de vie est proclamée. Elle attend que nous y communions. "Tout ce que le Seigneur a dit, et tout ce qu’il a fait, nous le mettrons nous aussi en pratique". Pain rompu, sang versé, lavement des pieds, égale être prêts, comme le Christ à servir. Encore faut-il que toutes ces démarches se doublent d’une volonté de servir Dieu et le prochain dans la vie quotidienne. Sinon, nous restons au niveau de rites extérieurs et parfaitement vains.

Recevoir ou célébrer le Corps et le Sang du Christ en toute vérité et authenticité, c’est accepter, comme le disait saint Léon le Grand, de devenir ce que nous avons entendu, devenir ce que nous avons reçu. C’est accepter aussi d’épouser les mœurs du Royaume, d’entrer dans les vues et les projets de Dieu, et donc de choisir, promettre et s’efforcer d’aimer comme lui, au risque de certaines souffrances, et parfois même de sa vie.

C’est finalement, et comme toujours, sur le terrain de la vie quotidienne qu’il nous faut mettre en pratique ce que nous avons célébré. C’est quand la célébration eucharistique est terminée qu'elle commence.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

02.06.2009

Homélie de la Sainte Trinité, B

Homélie de la Sainte Trinité, B

Dt 4, 32-34, 39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20

Si vous participez un jour à un concours radiophonique ou télévisuel, par exemple "Questions pour un champion", vous serez peut-être confrontés à cette question : Qui, et dans quel livre de la Bible, a fait mention pour la première fois de la Trinité ? Retenez bien la réponse : le mot "Trinité" ne figure pas dans la Bible, ni dans le premier ni dans le second Testament. Il s'agit d'une formule théologique, nous pourrions dire technique, abstraite, qui n'est apparue qu'au IIe siècle et n'a été fixée qu'au IVe siècle, lors des conciles de Nicée et Constantinople.

Il s'agit donc bien d'une formule qui exprime, à sa façon, le mystère d'un seul Dieu en trois personnes. Ce qui correspond, d'une certaine manière, sur un plan matériel, à la formule H²O, symbole chimique qui révèle le "mystère" de l'eau. Or l'important, c'est d'expérimenter le goût et la fraîcheur de l'eau qui apaise la soif, de découvrir ses bienfaits thérapeutiques quand je vais nager, l'eau encore qui sauve la vie quand on est perdu dans le désert. On peut contempler la mer, mais on ne va pas fondre d'admiration devant H²O.

"Un seul Dieu en trois personnes" est aussi une sorte de formule de type philosophico-théologique, mais il n'a pas fallu attendre cette trouvaille expressive pour que des croyants découvrent peu à peu et comprennent que Dieu n'est pas une réalité lointaine, inaccessible, ni un maître impitoyable ou un juge sans cœur. La première lecture, du livre du Deutéronome, fait précisément écho à cette découverte progressive du vrai visage de Dieu. La dernière étape étant celle de Jésus de Nazareth, qui, lui, fera comprendre et témoignera que la nature même de l'être de Dieu, c'est l'amour absolu, ou l'absolu de l'amour. Ainsi, un chant liturgique nous dit que l'Esprit nous appelle à vivre de la vie même de Dieu, et il nous invite à croire au bel amour de Dieu, pour que nous puissions dès lors accomplir les œuvres du Père, qui sont des œuvres d'amour, de pardon et de miséricorde.

Si l'on parle de Trinité, c'est parce que Jésus a parlé de Dieu comme son Père, qu'il s'est dit son Fils et qu'il a promis à ses disciples le don de l'Esprit Saint, qui sera à la fois son continuateur et le révélateur du Père. Autrement dit, il n'y a pas d'amour possible sans communication, sans relation réussie… Au commencement était, non pas le tohu-bohu, mais la relation. Si l'amour est la vie de Dieu, l'être même de Dieu, on peut dire qu'il est le mystère de la parfaite relation, de la communion plénière, c'est-à-dire un éternel et parfait échange de don et d'accueil. Au commencement était l'amour.

Or, nous dit la Bible, nous sommes créés comme à l'image et à la ressemblance de Dieu, et donc, nous aussi, faits pour vivre cet échange de don et d'accueil, de partage et de communion. Au-delà de la formule abstraite, Trinité veut dire que Dieu (Père, Fils et Esprit) nous apprend la vraie nature des relations donc nous avons fondamentalement tous faim et soif. Une spécialiste des soins palliatifs pour enfants ne déclarait-elle pas qu'"Un bébé de trois mois, aveugle et sourd, reste un être de relations". Comme l'écrivait par ailleurs le mystique Maurice Zundel : "L'homme ne devient vraiment homme que dans l'échange et le don". Ainsi, quand nous célébrons un Dieu communion, un Dieu relation, nous apprenons de lui l'ouverture à l'autre et le partage, le respect mutuel et l'esprit de service, qui peut aller jusqu'au don total de soi-même.

Avec l'évangile, nous voyons les apôtres invités à faire partager avec d'autres la Bonne Nouvelle et l'expérience qu'ils en ont faite, en se laissant entraîner par Jésus de Nazareth. Il ne s'agit donc plus de rester entre eux ni de rester entre Juifs, mais de faire des disciples et permettre à n'importe qui, n'importe où dans le monde, de rencontrer Jésus-Christ comme eux-mêmes ont pu le rencontrer. Ils sont ainsi envoyés pour baptiser au nom d'un Dieu d'amour, Père, Fils et Esprit, qui ne font qu'un. Il ne s'agit pas pour autant d'une simple question d'eau, mais d'abord et surtout d'esprit. Il ne s'agit pas d'un simple rite à efficacité magique, ni d'une adhésion à des idées, mais d'une conversion concrète et d'une participation à l'expérience évangélique, qui devient à son tour le témoignage quotidien d'une vie conforme à l'Evangile. C'est pourquoi les disciples devront apprendre aux baptisés à garder les commandements que Jésus a prescrits et qu'il a résumés en un seul. Un commandement qui englobe l'essentiel de sa prédication.

Ainsi, devenir chrétien, c'est entrer dans un courant de vie, un courant d'amour, semblable à l'échange et à la circulation d'amour infini, qui va du Père au Fils, du Fils au Père, par l'Esprit. C'est d'ailleurs ce qui est exprimé, mieux que par une formule, par la célèbre icône d'Andréï Roublov, où l'attitude, les gestes et les regards des personnages suggèrent que, dans l'amour, rien n'est dû, tout est gratuit, rien n'est gardé, tout est transparent et livré à l'autre. Chacune des personnes trouvant sa raison d'être et son bonheur dans le don total de son être à l'autre.

Tout le monde ne peut pas créer des œuvres d'art, ni écrire des poèmes. C'est pourquoi l'Eglise propose constamment aux chrétiens l'occasion d'évoquer le Père, le Fils et l'Esprit. On retrouve ce signe au baptême. On se signe avant ou après une prière. On signe quelqu'un pour le bénir. On signe par une onction ceux et celles qui sont malades. Un signe qui devient comme "la signature de son propriétaire", une trace de la Trinité. Et si l'on fait le signe de la croix, c'est bien pour montrer que l'amour et la communion parfaite sont capables d'aller jusqu'au don de la vie. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. N'oublions cependant pas que la vie ne se donne pas, habituellement, d'un seul coup, mais le plus souvent goutte à goutte, jour après jour. D'ailleurs, comme le disait un humoriste : "Evidemment, j'aime Dieu. Mais c'est le prochain qui fait problème".

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

1925 - 2008

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