26.05.2009
Homélie de la Pentecôte, B
Homélie de la Pentecôte, B
Ac 2, 1-11 ; Ga 5, 16-25 ; Jn 20, 19-23
Les chrétiens ont une vocation de polyglottes. C'est ce que semble affirmer Luc dans le reportage très imagé et symbolique qu'il fait de la naissance de l'Eglise. Une bruyante activité, une succession de miracles et toute la gamme des sentiments humains qui vont de la stupéfaction à l'émerveillement. C'est Babel à l'envers. Et il ne s'agit pas d'un conte de fées ni d'un récit pour enfants.
Les textes proposés comme antiennes d'ouverture nous aident à déchiffrer le message et à comprendre l'événement. La source d'abord : "L'Esprit du Seigneur… c'est se faire comprendre des hommes et des femmes de toutes langues". Le fruit de la conversion et de la communion à Dieu ensuite : "L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par son Esprit qui habite en nous".
Ainsi, dans le royaume de Dieu, la langue universelle est celle de la charité. Le message d'amour jaillissant éternellement de la fontaine divine transite par le cœur des croyants pour atteindre "toutes les nations qui sont sous le ciel". Alors que les cultures, races, couleurs et langues, sont si souvent causes de divisions et d'oppositions, œuvres de la chair, voici que l'Esprit unifie et rassemble. Un monde nouveau, des créatures nouvelles.
Le souffle de Dieu est créateur. "Tu envoies ton souffle, chante le psaume 103, ils sont créés. Tu renouvelles la face de la terre". Quand le courant de la vie de Dieu envahit l'être humain, quand la communion s'établit entre le don et celui qui l'accueille, comment le décrire sinon par "un bruit pareil à celui d'un violent coup de vent". Vent brûlant qui dessèche les herbes folles et cautérise les blessures. Souffle puissant qui secoue les endormis et transforme en apôtres audacieux les disciples paralysés par la peur.
Comment ne pas faire nôtre ce cri d'espérance et d'enthousiasme choisi ce dimanche comme acclamation de l'Evangile : "Viens Esprit Saint ! Pénètre le cœur de tes fidèles ! Qu'ils soient brûlés au feu de ton amour !".
L'Esprit donne sens à la vie. Le véritable sens. L'Esprit est un souffle libérateur. Il brise le carcan de l'égoïsme, balaye les étroitesses et les aveuglements de la lettre. Il nous arrache au superficiel et nous fait goûter l'ivresse des profondeurs.
Arbre d'amour dont les racines plongent dans l'intimité de Dieu et se nourrissent de la communion divine, il n'y a pas d'autre fruit que l'amour… mais un amour dont les mille facettes sont autant d'éblouissantes merveilles. Un fruit unique, mais de multiples saveurs qui portent des noms dont on rêve. L'amour, en effet, est joie et paix. Il est aussi patience et bonté, foi et bienveillance, douceur et maîtrise de soi, comme le précise Paul.
Avec un tel éventail de richesses de cœur et d'esprit, "il n'y a pas de loi", ajoute l'apôtre, car "si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes plus soumis à la loi".
Cependant, cette totale liberté, cette libération de tout l'être, est aussi lente croissance et long cheminement pour que l'Esprit puisse pénétrer jusqu'aux dernières fibres de notre être… La longue marche du désert ne peut éviter les pièges et les assauts des "œuvres de la chair". Les dangers les plus graves et les plus menaçants sont encore pour nous aujourd'hui, comme pour nos ancêtres dans la foi, l'idolâtrie et les récupérations idéologiques, les "rivalités, discordes, colères, envie…", qui nous font retourner à Babel et piétiner le fruit de l'Esprit.
Chaque eucharistie est Pentecôte, même si nous avons verrouillé les portes de notre cœur, même si nous sommes accablés par les obstacles de la route, la lassitude ou le découragement. Jésus vient au milieu de nous et nous dit aujourd'hui encore : "La paix soit avec vous !" Dans l'eucharistie, nous voici nourris de la Parole et du Pain. Là aussi nous recevrons son Souffle qui est esprit d'amour… Et nous serons envoyés pour que tous puissent parler et se faire comprendre avec la langue unique du royaume nouveau.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:33 Publié dans Pentecôte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pentecôte, vocation, polyglotte, eglise, bebel, langue, universel, charité, souffle, sens
19.05.2009
Homélie du 7e dimanche de Pâques, B
Homélie du 7e dimanche de Pâques, B
Ac 1, 15-17. 20a.20c-26 ; Jn 17, 11b-19
A lire les lettres de Jean et certains passages de son évangile, on a l'impression d'entendre un disque rayé ou la voix obsédante d'un vieillard fatigué qui radote : "Mes bien-aimés, nous devons nous aimer les uns les autres, nous aimer les uns les autres…". En y regardant de plus près, on constate que la première lettre, par exemple, est comme une sorte de méditation très personnelle et même quelque peu intemporelle sur la vie chrétienne, et plus spécialement sur l'amour fraternel. La pensée de l'auteur s'y développe lentement, en spirale, avec des retours incessants au même thème : la foi au Verbe incarné, l'amour fraternel, la communion des croyants avec Dieu.
Comme nous le disent les exégètes, une lecture plus attentive nous révèle un caractère polémique très accentué. Jean dénonce les anti-Christ, les prophètes de mensonge, les séducteurs qui égarent les vrais croyants. Mais l'apôtre ne réfute pas tellement des doctrines erronées ou hérétiques, il veut affermir la foi des croyants en leur donnant des signes qui leur permettront de reconnaître les vrais chrétiens des faux.
Il y a quatre signes. La foi en Jésus, Fils de Dieu. La fidélité à la prédication des apôtres. Le refus de pactiser avec le mal. Et, très concrètement, l'amour fraternel. C'est le signe le plus authentique : "A ceci, disait Jésus, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres". (Jn 13, 35).
Non seulement c'est un signe d'authenticité chrétienne, de fidélité à Jésus, mais l'amour que nous portons réellement et concrètement à nos frères et sœurs humains est le seul moyen sûr et contrôlable de l'authenticité de notre amour pour Dieu que "personne n'a jamais vu", précise Jean. "Voulez-vous savoir, dit en substance Jean, si Dieu demeure en vous", si vous êtes en état d'amitié avec lui, en état de grâce ? Il nous donne la réponse : Si vous vous aimez les uns les autres.
Matthieu présente d'ailleurs ce nouveau commandement comme le seul critère du jugement dernier.
Ce qui veut dire que les autres signes et preuves extérieures, que nous sommes souvent tentés d'utiliser, ne sont pas du tout des preuves absolues : les dévotions, les adorations, les pratiques sacramentelles, les litanies de prière, ne sont preuves de notre amour pour Dieu que si elles servent de source et de stimulant à l'amour du prochain. Et c'est l'amour du prochain qui nous rend Dieu présent à nous-mêmes et au monde.
Dans un livre sur les faux mystiques chrétiens, l'auteur, parlant de certains visionnaires, écrit : "A chaque fois, nous entendons le même langage : ils disent entendre ou voir la Mère de Dieu, le Christ ou les anges apporter un nouveau message, souvent apocalyptique, et oublient la réalité quotidienne concrète, la capacité d'aimer en tout être humain. Ils négligent la charité".
La principale originalité du christianisme, c'est de présenter Dieu, non pas seulement comme l'Etre suprême, le créateur, le tout-puissant, le juge, mais comme Amour. A tel point que là où se vit un véritable amour, Dieu est présent. Mais de quel amour s'agit-il ? Pas n'importe lequel, mais l'amour tel que nous l'a manifesté Jésus tout au long de sa vie : un amour de Dieu qui s'incarne, un amour de volonté qui s'exprime et se prouve, se rend visible dans l'amour des autres et surtout les plus petits, les plus éprouvés. C'est de cet amour-là qu'il s'agit.
Ce que Jean nous enseigne en peu de mots et avec beaucoup de clarté n'est pas accepté facilement et difficilement traduit dans la vie quotidienne. L'amour du prochain apparaît un peu, sinon beaucoup, comme une concurrence à l'amour de Dieu, jusqu'à laisser cohabiter les manifestations de culte et de dévotion avec le mépris des droits de la personne humaine, l'injustice sociale, le sexisme, l'esprit de vengeance et les coups de langue meurtriers. Nous en sommes encore parfois à opposer, comme des adversaires, le social et le religieux.
C'était déjà vrai du temps de Jean. Dans sa lettre, il multiplie les avertissements et les rappels : "Qui aime son frère demeure dans la lumière ; qui hait son frère se trouve dans les ténèbres, il ne sait pas où il va parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux". Ou encore : "Quiconque hait son frère est un meurtrier et si quelqu'un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin et qu'il se ferme à toute compassion, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ?"
Il ne faut donc pas s'étonner que l'Eglise, comme l'apôtre Jean, nous rappelle - et je cite le Concile - : "Toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu'elle soit sociale ou culturelle, qu'elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée comme contraire au dessein de Dieu" (Eccl. 29).
La relation à Dieu et la relation avec les frères et sœurs humains sont tellement liées que l'Ecriture dit que celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu. De même, là où se vit un véritable amour, Dieu est présent. Ce qui rend les croyants soupçonneux et jaloux. Il y a, en effet, des non croyants qui prennent des initiatives et mènent des combats dignes de l'Evangile. Et il en est qui vivent en rayonnant un amour semblable à celui que Jésus a manifesté jusqu'au don de sa vie. La charité peut précéder la foi. C'est aussi un chemin qui conduit à Dieu.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:28 Publié dans Pâques B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, foi, verbe, communion, fidélité, refus, mal, volonté, lumière, ténèbres
18.05.2009
Homélie de l'Ascension, B
Homélie de la fête de l'Ascension, B
Ac 1, 1-11 ; Ep 4, 1-13 ; Mc 16, 15-20
Plus qu'une autre fête, l'Ascension invite à une purification de notre imagination. Cet événement n'est pas simplement exceptionnel, mais une vérité de foi, accessible seulement à la Foi, et que chacun peut vérifier par son expérience spirituelle personnelle, comme l'ont fait les apôtres.
Il y a un message évangélique et un langage dans lequel il est enveloppé. Il ne faut pas confondre les deux. Dans le langage évangélique, il y a beaucoup d'images et de symboles. Pour traduire l'intraduisible, les auteurs font volontiers appel au merveilleux. Ce n'est pas de la naïveté, c'est un procédé oriental. Notre formation d'esprit nous fait attacher beaucoup plus d'importance à un fait qu'à son sens. Pour les auteurs évangéliques, c'est exactement le contraire, et c'est pour cela qu'ils n'hésitent pas à assouplir les faits pour qu'ils soient plus vrais que l'histoire, pour que leur signification religieuse éclate aux yeux du lecteur.
Quand, à la mort du Christ, on parle de tremblement de terre, d'éclipse, de morts qui se promènent à Jérusalem, c'est d'abord la façon de traduire la grande importance d'un événement, plutôt qu'une relation objective des faits qui auraient pu être enregistrés par une caméra. Les images peuvent d'ailleurs être déformantes, quand on les prend trop à la lettre.
A première vue, l'Ascension paraît un départ, un éloignement du Christ, comme si la lumière du Christ ne brillait plus parmi nous, comme s'il nous laissait orphelins, comme si Jésus était absent, alors qu'il a dit et promis exactement le contraire.
Or, si nous dépassons le langage pour découvrir le message, nous constatons que l'Ascension n'est pas un départ mais, au contraire, une intensification de présence, d'une autre manière. Il disparaît physiquement d'un endroit bien limité et bien déterminé pour que nous puissions retrouver partout sa présence spirituelle.
C'est à partir de ce départ, de cette disparition physique, que les apôtres s'en allèrent prêcher partout et, ajoute Marc, le Seigneur travaillait avec eux et appuyait leur prédication par des signes souvent merveilleux qui l'accompagnaient.
Saint Augustin traduisait ainsi l'Ascension : Le Christ parvenu là-haut reste encore avec nous, tout en restant ici-bas, nous sommes déjà avec lui.
Mais quand on parle de "là-haut" et d'"ici-bas", il ne s'agit pas tellement de lieu, mais de manière d'être et de manière de vivre. Là-haut, c'est la façon d'être et de vivre selon les mœurs de Dieu. Ici-bas, c'est notre façon charnelle d'être et de vivre. C'est dans ce sens que le ciel désigne le séjour de Dieu et la terre désignera toujours le séjour de l'être humain.
Quand on dit que Jésus est descendu du ciel sur la terre, puis a quitté la terre pour monter au ciel, c'est pour supprimer une distance. Autrement dit, le Christ a inauguré sur la terre une manière divine de se conduire.
Célébrer l'Ascension, c'est dire en une image qu'il est assis à la droite du Père, c'est affirmer qu'il est toujours vivant et qu'il participe à la vie même de Dieu, qu'il est glorifié en Dieu et que nous sommes, nous aussi, appelés à être glorifiés par le créateur et à participer à la vie de Dieu.
Il ne s'agit donc pas de rester à regarder vers le ciel en attendant qu'il revienne. Il faut poursuivre son œuvre.
Imaginez les apôtres, désemparés, prêts à reprendre leur vie d'avant la rencontre, et qui découvrent enfin que Jésus reste avec eux, avec un autre mode de vie, qui les rend, eux, beaucoup plus responsables de la mission de Jésus. Elle n'est pas finie, elle doit être poursuivie. C'est le temps de l'Eglise, celui de la mission… Nous sommes aussi tentés d'attendre. Il faut montrer le chemin.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:21 Publié dans Pâques B | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : ascension, foi, image, symbole, sens, présence, départ, là-haut, ici-bas, terre
12.05.2009
Homélie du 6e dimanche de Pâques B
Homélie du 6e dimanche de Pâques B
Act 10, 25-48 ; 1 J 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
L'évangéliste nous a plongé d'emblée dans une atmosphère de deuil. Nous sommes à l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père. Mais ses paroles testamentaires constituent un réel chant d'amour. Un amour évoqué neuf fois. Neuf fois aussi dans la lettre de Jean, proclamée il y a quelques instants. Il ne s'agit pas pour autant d'une rengaine fredonnée, car ces deux textes "résument ce qui est une véritable révolution dans la conception que les hommes pouvaient se faire de Dieu". Quelle Bonne Nouvelle dès lors, de pouvoir enfin connaître Dieu tel qu'Il est ! Voici la tristesse changée en joie, ce dimanche, que l'on pourrait déclarer "fête de l'amour chrétien". Même si "chrétien" et "aimer" sont en principe d'authentiques synonymes. (A. Sève)
Cette Bonne Nouvelle, nous sommes tous appelés à la diffuser. Elle nous est rappelée et répétée dans tous les textes liturgiques de ce jour. Et s'il nous faut chanter et même chanter un chant nouveau, confirme le psalmiste, c'est que le Seigneur a fait et ne cesse d'accomplir des merveilles. Notamment en nous rappelant son amour et sa fidélité.
Mais de quel Dieu et de quel amour s'agit-il ? Les humains que nous sommes ont toujours été et restent tentés d'imaginer un Dieu à LEUR ressemblance. Nous sommes ainsi enclins à faire de Dieu un maître tatillon, un juge impitoyable, un souverain jaloux de sa puissance et de ses pouvoirs. Un Dieu qui aurait même des comptes à régler avec l'humanité pécheresse. Une divinité qu'il faudrait dès lors apaiser par des sacrifices agréables. Ce fut donc une vraie révolution quand Jésus de Nazareth est venu révéler par sa parole et par ses actes que "DIEU EST AMOUR", il n'est rien qu'amour. Il EST l'absolu de l'Amour. Et donc aussi la miséricorde et le pardon. Une nouvelle surprenante, qui allait engendrer un bouleversement radical des rapports humains. Elle avait cependant été pressentie et préparée durant des siècles. Le psaume 103 en témoigne : "Yahweh est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour". Et, contrairement à ce que nous sommes trop souvent, "il n'est pas pour toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches. Il n'agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses"... Déjà, le poète des cantiques sacrés d'Israël chantait dans les liturgies du Temple la louange d'un Dieu qui prend soin du plus pauvre et du plus démuni. A tel point qu' "il relève l'indigent de la poussière, il retire le pauvre de son taudis pour le faire asseoir parmi les princes" (Ps 112).
Aujourd'hui, nous redit le Christ, qui est la Parole, le Verbe même de Dieu, "Mon commandement, LE voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Aimer chrétiennement, c'est donc aimer comme Jésus nous a aimés. Aimer jusqu'à se faire humble et serviteur, jusqu'à donner sa vie. Mais cette perle du commandement nouveau, LA parole essentielle, peut se scléroser en une litanie de mots fades et usés, qui ne conduit nulle part si l'on ne dépasse pas les aspects sentimentaux épidermiques et possessifs de l'amour. C'est pourquoi dimanche dernier, Jean précisait à nouveau : Aimer, certes, mais "pas avec des paroles ou des discours, mais par des actes et en vérité". Car l'amour demande une volonté d'aimer, un inlassable effort pour aimer, un travail d'amour. C'est tellement vrai que Jean a remplacé le récit de l'institution de l'eucharistie à la Dernière Cène par celui du lavement des pieds, car "LE commandement, le voici : lavez-vous les pieds mutuellement. C'est à cela que tous vous reconnaîtront pour mes disciples". Aimer, en effet, est une attitude d'ouverture, de don et de gratuit‚. Etre capable de se mettre au service les uns des autres. Ainsi, l'amour de Dieu peut s'incarner, se matérialiser, en utilisant nos paroles, nos bras, nos initiatives. "Il est mis entre nos mains" (A. Sève). C'est pourquoi les disciples du Christ sont envoyés pour aider, pardonner, guérir, rassurer, sauver, libérer, nourrir, encourager, élever.
En définitive, c'est grâce à l'amour incarné dans un éventail de services, que nos prières et nos rites seront en harmonie avec la volonté de Dieu qui n'est qu'amour. Encore faut-il pouvoir assumer l'amour dans la banalité quotidienne. Or, le plus difficile à aimer, estime Marie-Noëlle dans son œuvre poétique (Stock 1956), "C'est ton frère celui qui dérange la paix de tous les jours au seuil de ton petit ménage. Et c'est celui le plus proche et le plus familier dont constamment le dard entre et te mortifie au même endroit comme la pointe d'un soulier qu'on ne peut plus ôter, jusqu'au bout de la vie".
Si l'esprit de service et de gratuit‚ constituent le label d'un amour authentique, Luc, dans le livre des Actes, nous a montré comment cet amour gratuit fait littéralement éclater les frontières. Mêmes religieuses. Hier comme aujourd'hui, les interventions familières de l'Esprit sont toujours surprenantes et dérangeantes. Autant de surprises qui se heurtent à la résistance de nos fausses certitudes, à certaines pratiques et habitudes exsangues de sève, donc sclérosées et sans vie. Voyez Pierre, resté scrupuleusement fidèle aux traditions de ses pères. Le voici troublé par une intuition ou une vision intérieure. Il se sent poussé à désobéir à cette vieille loi séculaire et sacrée qui réglementait l'usage des nourritures, pures ou impures. Pire encore, il est confronté à une invitation à se rendre dans la maison d'un païen, appartenant de surcroît à l'armée d'occupation. Une visite qui lui est rigoureusement interdite. Et de nouveau, pour raison d'impureté légale. En réalité, Dieu l'invitait ainsi à s'affranchir de l'interdit alimentaire, à le dépasser, tout comme à laisser tomber l'interdit de fréquenter des étrangers. L'amour vrai est réaliste, inventif, incarné. A problème nouveau, solution nouvelle. Manifestement, "tous nos scrupules ne sont pas toujours inspirés par l'Esprit Saint". Ainsi, Pierre, juif et pleinement chrétien, a été stupéfait, avec tous ceux qui l'entouraient, de voir que même des païens, c'est-à-dire incirconcis et ignorant tout du baptême, "avaient reçu à profusion le don de l'Esprit Saint". Ce n'était pas dans l'ordre des choses réglementées. Mais ce n'est pas à répéter indéfiniment et littéralement des manières d'agir, de penser et de parler de nos pères dans la foi, qui nous apprendra à être fidèles. Or, l'Esprit n'est pas moins actif, pas moins surprenant, pas moins audacieux, aujourd'hui, que dans ces premiers temps de l'Eglise. Et c'est lui et lui seul qui nous "mènera vers la vérité tout entière". Encore faut-il oser et vouloir le suivre au-delà de nos barricades et au-delà des frontières construites par des hommes et des femmes. Et, puisque nous avons été invités au repas festif de la Parole et du Pain, n'en perdons pas une miette.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
14:13 Publié dans Pâques B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : testament, amour, tendresse, commandement, incarner, aider, guérir, encourager, actes, vérité
05.05.2009
Homélie du 5e dimanche de Pâques B
Homélie du 5e dimanche de Pâques B
Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Lorsqu'il s'agit d'être bien de son temps, d'être moderne, mais pas seulement dans le domaine vestimentaire, on dira aujourd'hui "être ou ne pas être tendance". Jadis on disait "être branché", mais l'expression est encore utilisée. On parle ainsi d'un bar branché, d'une jeunesse branchée ou d'un look branché. Cette expression souligne aussi le grand intérêt. "Aujourd'hui, écrivait un fan de musique, je suis branché concerts". Et nous sommes de plus en plus nombreux à être branchés sur internet.
L'Evangile, lui aussi, nous invite instamment à être branchés, non pas sur une mode ou sur la dernière technologie, mais sur le Christ. Exactement comme un sarment est branché sur la vigne, pour qu'il puisse être nourri de la sève et être dès lors capable de porter du fruit. "Moi, je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron", disait Jésus avant de mourir. Une parole testamentaire. Donc doublement sacrée. "De même, moi je suis la vigne et vous, les sarments". Pas besoin d'être viticulteur ni œnologue patenté pour comprendre ces symboles, d'autant plus que Jésus en fait lui-même le commentaire. Jean y ajoute le grain de sel de sa propre expérience et Luc, dans les Actes des Apôtres, nous a fourni une sorte d'application concrète, puisée dans l'actualité de l'Eglise naissante.
Avec l'évangile, nous sommes à la dernière Cène, après ce lavement des pieds que Jean est seul à raconter. Un lavement des pieds qui s'est bien passé au cours d'un repas, mais il ne dit pas un mot du repas lui-même. Il ne raconte pas l'institution de l'eucharistie. Il utilise d'autres signes, familiers aux gens de l'époque. La vigne, c'est le peuple d'Israël. Et Dieu est le vigneron. C'est lui qui l'entoure de soins, qui la protège, qui l'arrose, qui la garde, qui la taille. Et il en espère du fruit, des raisins de qualité et donc aussi du bon vin. La vigne étant l'image privilégiée de l'alliance entre Dieu et Israël. Mais le vigneron a souvent des occasions de se plaindre. Comme l'écrit Isaïe : "Il en attendait la justice et il ne trouve que le cri des malheureux." Le peuple n'a pas eu confiance, il s'est laissé entraîner sur de fausses pistes. D'où, au cours des siècles, la promesse d'une alliance renouvelée, purifiée. Voilà ce que Jésus annonce. "Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous...". Pour être branché, il faut donc constamment être imprégné de ses paroles, de la Parole. Pour croître et porter du fruit, il est indispensable de rester attaché à la vigne.
Car il y a un cycle de la sève, un cycle de l'amour. Et sans sève, les branches deviennent du bois mort. Le cycle va du Père au Fils, du Fils aux êtres humains, puis des humains entre eux. Le mot clé est bien "être branché", "demeurer", s'accrocher solidement, quelles que soient les circonstances , les fluctuations, les situations, les difficultés. C'est-à-dire persévérer, ne jamais perdre le contact. L'essentiel étant de s'aimer les uns les autres, ce qui résume tous les commandements. Mais Jean précise bien dans sa lettre :"Non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité". C'est ainsi que l'on appartient à La Vérité, c'est-à-dire cette vérité unique et essentielle que Dieu est Amour.
Et si Jean a remplacé le récit de l'institution de l'eucharistie par celui du lavement des pieds, c'est parce que "Le commandement de Dieu, le voici : lavez-vous les pieds mutuellement. C'est à cela que tous vous reconnaîtront pour mes disciples." Ce qui est finalement plus expressif, plus concret que la formule très générale : "Aimez-vous les uns les autres…".
Car Dieu ne nous demande pas de ressentir de l'affection, de l'amitié, de l'amour pour tout le monde, mais bien d'agir, c'est-à-dire être capables de nous mettre au service les uns des autres, selon le don que chacun a reçu. Pour qu'ainsi l'amour de Dieu puisse se servir de nos paroles, de nos bras, de nos initiatives. C'est alors et alors seulement, que nos prières et nos rites seront en harmonie avec la volonté de Dieu, qui, lui, n'est qu'Amour… Et chacun sait qu'un témoignage vaut mieux que tous les discours. En définitive, si pas de service des frères et sœurs humains, alors pas de foi en Christ non plus.
De plus, pour que le sarment branché puisse donner du fruit, il doit être également nettoyé, émondé, débarrassé des rejets nuisibles et des plantes parasites. Tout ce qui peut gêner la montée de la sève. Or, pour les sarments que nous sommes, les parasites peuvent être, par exemple, l'ignorance religieuse qu'on ne cherche pas à dissiper, à éclairer, et qui risque de nous maintenir prisonniers de fausses certitudes. Il y a aussi la peur de tout ce qui bouge, de tout ce qui change, qui s'ouvre, se transforme et se développe. Ainsi Paul, le persécuteur converti, a choqué et troublé les Juifs devenus chrétiens, quand il a voulu ouvrir la jeune Eglise au monde païen et même baptiser des incirconcis. Ce qui était tout à fait contraire aux traditions de leur enfance. Mais, hier comme aujourd'hui, lorsque la plus belle et la plus sainte des traditions n'est pas entretenue et nourrie par une sève constamment nouvelle et fraîche, qui lui assure un ressourcement permanent, elle se sclérose, elle ne porte pas de fruits, elle devient une branche stérile et morte, qu'il faut finalement couper sous peine de mettre en péril et la récolte et l'arbre tout entier.
Pas de sève sans être branché sur le tronc. Pas de fruit si les sarments ne sont pas taillés. Or, l'Evangile est une rude école d'émondage, il nous désencombre de tous les superflus paralysants. "Déjà, disait Jésus à ses disciples, vous êtes émondés par la Parole que je vous ai dite". Et nous devons être émondés pour que notre vie devienne vraiment eucharistie.
En bref, la question est donc bien de savoir si nous sommes branchés… sur le Christ.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
17:45 Publié dans Pâques B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : branché, vigne, sarment, sève, fruit, alliance, demeurer, service, don



